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Dans le dénouement de la crise
irakienne se joue aujourd’hui l’avenir des Nations
unies
Intervention
de Felipe Pérez Roque, ministre des Relations
extérieures de la République de Cuba, à la 58e
Session ordinaire de l’Assemblée générale des
Nations unies, le 28 septembre 2003, à New York
Excellences,
Au siècle dernier nous avons
eu deux terribles guerres mondiales. Dans ces
guerres sont morts plus de 80 millions d’êtres
humains.
Il semblait qu’ensuite, la
leçon apprise, l’Organisation des Nations unies
naissait pour qu’il ne se produise plus jamais de
guerre. La Charte, adoptée à San Francisco il y aura
bientôt 60 ans, proclamait l’objectif de «préserver
les futures générations du fléau de la guerre».
Cependant, nous avons souffert ensuite de guerres
d’agression et de conquête, de guerres coloniales,
de guerres frontalières et de guerres ethniques.
Beaucoup de peuples n’ont eu d’autre alternative que
la guerre pour défendre leurs droits. Et surtout, au
cours des 13 dernières années, le fléau de la guerre
a coûté six autres millions de vies.
Il y a soixante ans, l’ordre
mondial proclamé dans la Charte des Nations unies
s’appuyait sur l’équilibre militaire de deux
superpuissances. Un monde bipolaire a vu le jour,
qui a engendré des affrontements, des divisions, la
Guerre Froide et presque une guerre nucléaire
dévastatrice.
Ce n’était pas le monde
idéal, loin de là. Mais, une de ces superpuissances
disparue, le monde actuel est pire et plus dangereux.
Aujourd’hui l’ordre mondial
ne peut plus se cimenter sur les «sphères
d’influence» de deux superpouvoirs similaires,
ni sur la «dissuasion réciproque».
Sur quoi devrait-il alors se
baser ? Sur la reconnaissance honnête et généreuse
que l’unique superpuissance, loin d’être un élément
de perturbation, doit contribuer à la construction
d’un monde pacifique où tous auraient droit à la
justice et au développement.
La guerre en Irak contribue-t-elle
à cet objectif ? Non. Son résultat est exactement à
l’opposé de l’idéal de préservation de la paix, de
renforcement du rôle des Nations unies et de
consolidation du multilatéralisme et de la
coopération internationale. Malheureusement, le fait
est que ce sont ceux qui sont le plus en mesure de
prévenir et d’éliminer les menaces à la paix qui
aujourd’hui provoquent la guerre.
Le gouvernement des États-Unis
doit-il reconnaître cette vérité que pratiquement
tous partagent dans cette salle? Oui.
Qu’y aurait-il là
d’humiliant ou de néfaste pour le prestige de cette
grande nation? Rien. Le monde y reconnaîtrait une
rectification bénéfique pour tous, après avoir
déclenché une guerre que quelques-uns seulement ont
appuyée —par absence de vision ou pour des intérêts
mesquins—, après qu’on eut vérifié la fausseté des
prétextes avancés, et après avoir observé la
réaction d’un peuple qui, comme le fera toujours
tout peuple envahi et occupé, commence à lutter et
luttera pour le respect de son droit à la libre
détermination.
Par conséquent, l’occupation
de l’Irak doit-elle cesser? Oui, et au plus tôt.
Elle ne peut être que source de nouveaux et plus
graves problèmes et non de leur solution.
Doit-on laisser les Irakiens
établir librement leur propre gouvernement et leurs
institutions, et décider de leurs ressources
naturelles ? Oui. C’est leur droit, et ils
combattront pour qu’on le leur reconnaisse.
Doit-on faire pression sur
le Conseil de Sécurité pour qu’il adopte des
décisions qui l’affaibliraient encore davantage sur
les plans éthique et moral? Non. Ceci éliminerait la
dernière possibilité de le réformer profondément, de
l’élargir et de le démocratiser.
Dans le dénouement de la
crise internationale créée par la guerre en Irak,
c’est aujourd’hui le sort des Nations unies qui se
joue.
Le plus grave des dangers
qui nous menacent aujourd’hui est l’existence d’un
monde où prévalent la loi de la jungle, le pouvoir
des plus forts, les privilèges et le gaspillage pour
quelques pays, et les dangers d’agression, le sous-développement
et le désespoir pour la grande majorité.
Imposera-t-on une dictature
mondiale à nos peuples ou préservera-t-on les
Nations unies et le multilatéralisme? C’est là la
question.
Nous pensons tous, du moins
je le crois, que le rôle des Nations unies est
aujourd’hui insignifiant, ou qu’il le devient. Mais
certains, dont nous sommes, le disent avec
préoccupation et souhaitent renforcer
l’Organisation. D’autres le disent avec une secrète
satisfaction et alimentent l’espoir d’imposer leur
volonté au monde.
Nous devons le dire
franchement. Quel rôle l’Assemblée générale joue-t-elle
aujourd’hui? Pratiquement aucun, c’est la vérité.
Elle est à peine un forum de débat sans influence
réelle ni rôle pratique.
Les relations
internationales sont-elles régies par les objectifs
et les principes consignés dans la Charte? Non.
Pourquoi maintenant, alors que la philosophie, les
arts et les sciences atteignent des niveaux sans
précédent, proclame-t-on à nouveau la supériorité de
certains peuples sur d’autres, pourquoi qualifie-t-on
d’autres peuples, que l’on devrait traiter comme des
frères, de «coins obscurs de la planète» ou
de «périphérie euro-atlantique de l’OTAN»?
Pourquoi quelques-uns
d’entre nous se sentent-ils en droit de lancer
unilatéralement une guerre si dans la Charte des
Nations unies nous proclamons que la force armée ne
serait utilisée «qu’au service de l’intérêt
commun» et que pour préserver la paix on
emploierait «des mesures collectives»?
Pourquoi ne parle-t-on plus de recourir à des moyens
pacifiques pour la solution des controverses?
Pouvons-nous croire que tous
oeuvrent en faveur de l’amitié entre nos nations sur
la base «du respect du principe d’égalité en
droits et de la libre détermination des peuples»?
Pourquoi alors mon peuple a-t-il dû souffrir et
souffre-t-il encore de plus de quatre décennies
d’agressions et de blocus économique?
En adoptant la Charte, nous
avons établi le principe de l’égalité souveraine des
États. Or, tous les États membres sont-ils égaux et
jouissent-ils des mêmes droits? Selon la Charte, oui;
mais selon la cruelle réalité, non.
Le respect du principe
d’égalité souveraine des États, qui devrait être la
pierre angulaire des relations internationales
contemporaines, ne pourra être instauré que si les
pays les plus puissants acceptent dans les faits
pratiques de respecter les droits des autres, même
si ceux-ci n’ont ni la force militaire ni la
puissance économique nécessaires pour les défendre.
Les pays les plus puissants et les plus développés
sont-ils prêts à respecter les droits des autres,
quand bien même ceci impliquerait une atteinte
minime à leurs privilèges? Je crains que non.
Les principes de non-utilisation
de la force et de menace de recours à la force, de
non-ingérence dans les affaires intérieures des
États, de règlement pacifique des controverses, de
respect de l’intégrité territoriale et
d’indépendance des États sont-ils toujours en
vigueur? Selon la lettre et l’esprit de la Charte,
oui. Mais le sont-ils dans la réalité?
Un petit groupe de pays
développés a profité de cette situation au cours des
dernières décennies, c’est la vérité. Mais ce temps
touche à sa fin. Ils commencent eux aussi à être
victimes des politiques impériales d’une
superpuissance. Ne devraient-ils pas considérer,
avec modestie et bon sens, la nécessité de
travailler avec les plus de 130 pays du tiers monde
qui ont eu à souffrir de cet ordre injuste et sont
prêts à essayer de persuader le plus puissant de
laisser de côté l’arrogance et de faire son devoir
de fondateur des Nations unies?
Cuba pense, Monsieur le
Président, que nous ne devons ni ne pouvons renoncer
au multilatéralisme; que nous ne devons ni ne
pouvons renoncer aux Nations unies; que nous ne
pouvons ni ne devons renoncer à la lutte pour un
monde de paix, de justice, d’équité et de
développement pour tous.
C’est pourquoi, de l’avis de
Cuba, nous devons atteindre trois objectifs
immédiats.
En premier lieu,
la fin de l’occupation de l’Irak, le transfert
immédiat du contrôle réel aux Nations unies, et le
début du processus de recouvrement de la
souveraineté de l’Irak et l’instauration d’un
gouvernement légitime, fruit de la décision du
peuple irakien. La répartition scandaleuse des
richesses de l’Irak doit cesser immédiatement.
Ce sera bénéfique pour les
États-Unis, dont les jeunes meurent là-bas en
livrant une guerre injuste et sans gloire; ce sera
bénéfique pour l’Irak, dont le peuple pourra
entreprendre une nouvelle étape de son histoire; ce
sera bénéfique pour les Nations unies, qui a aussi
été victime de cette guerre; et ce sera bénéfique
pour tous nos pays, qui ont dû souffrir de la
récession économique internationale et de
l’insécurité croissante qui nous menace tous.
En second lieu,
nous devons procéder sans plus de retard à une
réforme réelle et, surtout, à un profond processus
de démocratisation des Nations unies.
La situation est d’ores et
déjà insoutenable. À preuve la honteuse incapacité
du Conseil de sécurité à empêcher la guerre en Irak,
d’abord, et ensuite à exiger au moins du
gouvernement d’Israël qu’il n’expulse pas ou
n’assassine pas le leader du peuple palestinien qui,
en vertu d’une décision prise par le Conseil lui-même
il y a plus de cinquante ans, devrait avoir depuis
longtemps un État indépendant.
Le fait que le gouvernement
des États-Unis ait fait usage à 26 occasions de son
droit de veto pour protéger les crimes d’Israël est
la preuve qu’il faut abolir cet injuste privilège.
Une réforme qui revienne aux
racines de la fondation des Nations unies, qui
garantisse le respect effectif de la Charte. Qui
rétablisse les mécanismes de sécurité collective et
l’empire du Droit international.
Une réforme qui garantisse
la capacité des Nations unies à préserver la paix, à
conduire la lutte pour le désarmement général et
total, y compris le désarmement nucléaire, auquel
ont aspiré de nombreuses générations.
Une réforme qui rende aux
Nations unies ses prérogatives pour lutter pour le
développement économique et social et les droits
élémentaires —comme le droit à la vie et à
l’alimentation— pour tous les habitants de la
planète.
Ceci est plus nécessaire
aujourd’hui que jamais, alors que le néo-libéralisme
a échoué avec fracas et que s’ouvre une chance de
fonder un nouveau système de relations économiques
internationales.
Nous avons besoin que soit
rétabli le rôle des Nations unies, et que tous les
États, petits et grands, respectent sa Charte; mais
nous n’avons pas besoin du naufrage sans peine ni
gloire de la réforme, dans un processus
bureaucratique d’adaptation de ce qui reste des
Nations unies aux intérêts et aux caprices d’une
poignée de pays riches et puissants.
Finalement, nous avons
besoin de reprendre la discussion des graves
problèmes économiques et sociaux qui affectent le
monde aujourd’hui. De faire une priorité de la
bataille pour le droit au développement de près de
cinq milliards de personnes.
Le Sommet du millénaire nous
a engagés à travailler à des objectifs très modestes
et insuffisants. Mais tout est déjà oublié et nous
n’en discutons même pas. Cette année, 17 millions
d’enfants de moins de cinq ans mourront, non pas
victimes du terrorisme, mais de dénutrition et de
maladies qu’il est possible de prévenir.
Discutera-t-on un jour dans
cette salle, Excellences, avec réalisme et esprit de
solidarité, de la manière de réduire à la moitié
pour 2015 —selon la Déclaration du millénaire— le
nombre de personnes plongées dans la pauvreté
extrême —plus de 1,2 milliard—, et celui des
personnes qui souffrent de la faim —qui sont plus de
800 millions?
Discutera-t-on des près de
900 millions d’adultes analphabètes?
Ou la Déclaration du
millénaire restera-t-elle aussi lettre morte, comme
l’ont été le Protocole de Kyoto et les décisions
d’une dizaine de Sommets de chefs d’État?
Les pays développés
offriront cette année aux pays du tiers monde, au
titre de l’Aide officielle au développement, quelque
53 milliards de dollars. En échange, ils leur feront
payer, au titre des intérêts de la dette extérieure,
plus de 350 milliards de dollars. Et à la fin de
l’année, notre dette extérieure aura augmenté.
Les créanciers croient-ils
donc que cette injuste situation pourra durer toute
la vie?
Devons-nous donc, nous, les
débiteurs, nous résigner à être pauvres toute la vie?
Est-ce donc à ce panorama
d’injustices et de dangers pour la majorité des pays
dont ont rêvé les fondateurs des Nations unies? Non.
Ils ont aussi rêvé, comme nous, qu’un monde meilleur
est possible.
Ce sont là les questions
auxquelles, avec tous le respect qui leur est dû,
nous souhaiterions que quelques-uns présents dans
cette salle répondent.
Je ne parle pas de Cuba qui,
condamnée à mourir pour vouloir être libre, a dû
lutter seule, en pensant non seulement à elle, mais
à tous les peuples du monde.
Merci beaucoup.
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