Prisonniers politiques de l'Empire  MIAMI 5    

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D O C U M E N T S

La Havane. 2 octobre  2003

Dans le dénouement de la crise irakienne se joue aujourd’hui l’avenir des Nations unies


Intervention de Felipe Pérez Roque, ministre des Relations extérieures de la République de Cuba, à la 58e Session ordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies, le 28 septembre 2003, à New York

Excellences,

Au siècle dernier nous avons eu deux terribles guerres mondiales. Dans ces guerres sont morts plus de 80 millions d’êtres humains.

Il semblait qu’ensuite, la leçon apprise, l’Organisation des Nations unies naissait pour qu’il ne se produise plus jamais de guerre. La Charte, adoptée à San Francisco il y aura bientôt 60 ans, proclamait l’objectif de «préserver les futures générations du fléau de la guerre». Cependant, nous avons souffert ensuite de guerres d’agression et de conquête, de guerres coloniales, de guerres frontalières et de guerres ethniques. Beaucoup de peuples n’ont eu d’autre alternative que la guerre pour défendre leurs droits. Et surtout, au cours des 13 dernières années, le fléau de la guerre a coûté six autres millions de vies.

Il y a soixante ans, l’ordre mondial proclamé dans la Charte des Nations unies s’appuyait sur l’équilibre militaire de deux superpuissances. Un monde bipolaire a vu le jour, qui a engendré des affrontements, des divisions, la Guerre Froide et presque une guerre nucléaire dévastatrice.

Ce n’était pas le monde idéal, loin de là. Mais, une de ces superpuissances disparue, le monde actuel est pire et plus dangereux.

Aujourd’hui l’ordre mondial ne peut plus se cimenter sur les «sphères d’influence» de deux superpouvoirs similaires, ni sur la «dissuasion réciproque».

Sur quoi devrait-il alors se baser ? Sur la reconnaissance honnête et généreuse que l’unique superpuissance, loin d’être un élément de perturbation, doit contribuer à la construction d’un monde pacifique où tous auraient droit à la justice et au développement.

La guerre en Irak contribue-t-elle à cet objectif ? Non. Son résultat est exactement à l’opposé de l’idéal de préservation de la paix, de renforcement du rôle des Nations unies et de consolidation du multilatéralisme et de la coopération internationale. Malheureusement, le fait est que ce sont ceux qui sont le plus en mesure de prévenir et d’éliminer les menaces à la paix qui aujourd’hui provoquent la guerre.

Le gouvernement des États-Unis doit-il reconnaître cette vérité que pratiquement tous partagent dans cette salle? Oui.

Qu’y aurait-il là d’humiliant ou de néfaste pour le prestige de cette grande nation? Rien. Le monde y reconnaîtrait une rectification bénéfique pour tous, après avoir déclenché une guerre que quelques-uns seulement ont appuyée —par absence de vision ou pour des intérêts mesquins—, après qu’on eut vérifié la fausseté des prétextes avancés, et après avoir observé la réaction d’un peuple qui, comme le fera toujours tout peuple envahi et occupé, commence à lutter et luttera pour le respect de son droit à la libre détermination.

Par conséquent, l’occupation de l’Irak doit-elle cesser? Oui, et au plus tôt. Elle ne peut être que source de nouveaux et plus graves problèmes et non de leur solution.

Doit-on laisser les Irakiens établir librement leur propre gouvernement et leurs institutions, et décider de leurs ressources naturelles ? Oui. C’est leur droit, et ils combattront pour qu’on le leur reconnaisse.

Doit-on faire pression sur le Conseil de Sécurité pour qu’il adopte des décisions qui l’affaibliraient encore davantage sur les plans éthique et moral? Non. Ceci éliminerait la dernière possibilité de le réformer profondément, de l’élargir et de le démocratiser.

Dans le dénouement de la crise internationale créée par la guerre en Irak, c’est aujourd’hui le sort des Nations unies qui se joue.

Le plus grave des dangers qui nous menacent aujourd’hui est l’existence d’un monde où prévalent la loi de la jungle, le pouvoir des plus forts, les privilèges et le gaspillage pour quelques pays, et les dangers d’agression, le sous-développement et le désespoir pour la grande majorité.

Imposera-t-on une dictature mondiale à nos peuples ou préservera-t-on les Nations unies et le multilatéralisme? C’est là la question.

Nous pensons tous, du moins je le crois, que le rôle des Nations unies est aujourd’hui insignifiant, ou qu’il le devient. Mais certains, dont nous sommes, le disent avec préoccupation et souhaitent renforcer l’Organisation. D’autres le disent avec une secrète satisfaction et alimentent l’espoir d’imposer leur volonté au monde.

Nous devons le dire franchement. Quel rôle l’Assemblée générale joue-t-elle aujourd’hui? Pratiquement aucun, c’est la vérité. Elle est à peine un forum de débat sans influence réelle ni rôle pratique.

Les relations internationales sont-elles régies par les objectifs et les principes consignés dans la Charte? Non. Pourquoi maintenant, alors que la philosophie, les arts et les sciences atteignent des niveaux sans précédent, proclame-t-on à nouveau la supériorité de certains peuples sur d’autres, pourquoi qualifie-t-on d’autres peuples, que l’on devrait traiter comme des frères, de «coins obscurs de la planète» ou de «périphérie euro-atlantique de l’OTAN»?

Pourquoi quelques-uns d’entre nous se sentent-ils en droit de lancer unilatéralement une guerre si dans la Charte des Nations unies nous proclamons que la force armée ne serait utilisée «qu’au service de l’intérêt commun» et que pour préserver la paix on emploierait «des mesures collectives»? Pourquoi ne parle-t-on plus de recourir à des moyens pacifiques pour la solution des controverses?

Pouvons-nous croire que tous oeuvrent en faveur de l’amitié entre nos nations sur la base «du respect du principe d’égalité en droits et de la libre détermination des peuples»? Pourquoi alors mon peuple a-t-il dû souffrir et souffre-t-il encore de plus de quatre décennies d’agressions et de blocus économique?

En adoptant la Charte, nous avons établi le principe de l’égalité souveraine des États. Or, tous les États membres sont-ils égaux et jouissent-ils des mêmes droits? Selon la Charte, oui; mais selon la cruelle réalité, non.

Le respect du principe d’égalité souveraine des États, qui devrait être la pierre angulaire des relations internationales contemporaines, ne pourra être instauré que si les pays les plus puissants acceptent dans les faits pratiques de respecter les droits des autres, même si ceux-ci n’ont ni la force militaire ni la puissance économique nécessaires pour les défendre. Les pays les plus puissants et les plus développés sont-ils prêts à respecter les droits des autres, quand bien même ceci impliquerait une atteinte minime à leurs privilèges? Je crains que non.

Les principes de non-utilisation de la force et de menace de recours à la force, de non-ingérence dans les affaires intérieures des États, de règlement pacifique des controverses, de respect de l’intégrité territoriale et d’indépendance des États sont-ils toujours en vigueur? Selon la lettre et l’esprit de la Charte, oui. Mais le sont-ils dans la réalité?

Un petit groupe de pays développés a profité de cette situation au cours des dernières décennies, c’est la vérité. Mais ce temps touche à sa fin. Ils commencent eux aussi à être victimes des politiques impériales d’une superpuissance. Ne devraient-ils pas considérer, avec modestie et bon sens, la nécessité de travailler avec les plus de 130 pays du tiers monde qui ont eu à souffrir de cet ordre injuste et sont prêts à essayer de persuader le plus puissant de laisser de côté l’arrogance et de faire son devoir de fondateur des Nations unies?

Cuba pense, Monsieur le Président, que nous ne devons ni ne pouvons renoncer au multilatéralisme; que nous ne devons ni ne pouvons renoncer aux Nations unies; que nous ne pouvons ni ne devons renoncer à la lutte pour un monde de paix, de justice, d’équité et de développement pour tous.

C’est pourquoi, de l’avis de Cuba, nous devons atteindre trois objectifs immédiats.

En premier lieu, la fin de l’occupation de l’Irak, le transfert immédiat du contrôle réel aux Nations unies, et le début du processus de recouvrement de la souveraineté de l’Irak et l’instauration d’un gouvernement légitime, fruit de la décision du peuple irakien. La répartition scandaleuse des richesses de l’Irak doit cesser immédiatement.

Ce sera bénéfique pour les États-Unis, dont les jeunes meurent là-bas en livrant une guerre injuste et sans gloire; ce sera bénéfique pour l’Irak, dont le peuple pourra entreprendre une nouvelle étape de son histoire; ce sera bénéfique pour les Nations unies, qui a aussi été victime de cette guerre; et ce sera bénéfique pour tous nos pays, qui ont dû souffrir de la récession économique internationale et de l’insécurité croissante qui nous menace tous.

En second lieu, nous devons procéder sans plus de retard à une réforme réelle et, surtout, à un profond processus de démocratisation des Nations unies.

La situation est d’ores et déjà insoutenable. À preuve la honteuse incapacité du Conseil de sécurité à empêcher la guerre en Irak, d’abord, et ensuite à exiger au moins du gouvernement d’Israël qu’il n’expulse pas ou n’assassine pas le leader du peuple palestinien qui, en vertu d’une décision prise par le Conseil lui-même il y a plus de cinquante ans, devrait avoir depuis longtemps un État indépendant.

Le fait que le gouvernement des États-Unis ait fait usage à 26 occasions de son droit de veto pour protéger les crimes d’Israël est la preuve qu’il faut abolir cet injuste privilège.

Une réforme qui revienne aux racines de la fondation des Nations unies, qui garantisse le respect effectif de la Charte. Qui rétablisse les mécanismes de sécurité collective et l’empire du Droit international.

Une réforme qui garantisse la capacité des Nations unies à préserver la paix, à conduire la lutte pour le désarmement général et total, y compris le désarmement nucléaire, auquel ont aspiré de nombreuses générations.

Une réforme qui rende aux Nations unies ses prérogatives pour lutter pour le développement économique et social et les droits élémentaires —comme le droit à la vie et à l’alimentation— pour tous les habitants de la planète.

Ceci est plus nécessaire aujourd’hui que jamais, alors que le néo-libéralisme a échoué avec fracas et que s’ouvre une chance de fonder un nouveau système de relations économiques internationales.

Nous avons besoin que soit rétabli le rôle des Nations unies, et que tous les États, petits et grands, respectent sa Charte; mais nous n’avons pas besoin du naufrage sans peine ni gloire de la réforme, dans un processus bureaucratique d’adaptation de ce qui reste des Nations unies aux intérêts et aux caprices d’une poignée de pays riches et puissants.

Finalement, nous avons besoin de reprendre la discussion des graves problèmes économiques et sociaux qui affectent le monde aujourd’hui. De faire une priorité de la bataille pour le droit au développement de près de cinq milliards de personnes.

Le Sommet du millénaire nous a engagés à travailler à des objectifs très modestes et insuffisants. Mais tout est déjà oublié et nous n’en discutons même pas. Cette année, 17 millions d’enfants de moins de cinq ans mourront, non pas victimes du terrorisme, mais de dénutrition et de maladies qu’il est possible de prévenir.

Discutera-t-on un jour dans cette salle, Excellences, avec réalisme et esprit de solidarité, de la manière de réduire à la moitié pour 2015 —selon la Déclaration du millénaire— le nombre de personnes plongées dans la pauvreté extrême —plus de 1,2 milliard—, et celui des personnes qui souffrent de la faim —qui sont plus de 800 millions?

Discutera-t-on des près de 900 millions d’adultes analphabètes?

Ou la Déclaration du millénaire restera-t-elle aussi lettre morte, comme l’ont été le Protocole de Kyoto et les décisions d’une dizaine de Sommets de chefs d’État?

Les pays développés offriront cette année aux pays du tiers monde, au titre de l’Aide officielle au développement, quelque 53 milliards de dollars. En échange, ils leur feront payer, au titre des intérêts de la dette extérieure, plus de 350 milliards de dollars. Et à la fin de l’année, notre dette extérieure aura augmenté.

Les créanciers croient-ils donc que cette injuste situation pourra durer toute la vie?

Devons-nous donc, nous, les débiteurs, nous résigner à être pauvres toute la vie?

Est-ce donc à ce panorama d’injustices et de dangers pour la majorité des pays dont ont rêvé les fondateurs des Nations unies? Non. Ils ont aussi rêvé, comme nous, qu’un monde meilleur est possible.

Ce sont là les questions auxquelles, avec tous le respect qui leur est dû, nous souhaiterions que quelques-uns présents dans cette salle répondent.

Je ne parle pas de Cuba qui, condamnée à mourir pour vouloir être libre, a dû lutter seule, en pensant non seulement à elle, mais à tous les peuples du monde.

Merci beaucoup.
 

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