Prisonniers politiques de l'Empire  MIAMI 5    

 
  

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 D E   L A   P R E S S E    É T R A N G È R E

La Havane. 19 Mai  2004

Coup d’État à Washington ?

PAR JORGE CAMIL, tiré de La Jornada

LORSQUE finalement j’ai lu The price of loyalty (Le prix de la loyauté), de Ron Suskind, j’ai compris pourquoi il a fait sensation parmi les analystes politiques des États-Unis. Basé sur des récits de Paul O’Neill, premier secrétaire au Trésor de George W. Bush, et sur des documents qu’il a conservés avant de démissionner, le livre constitue un réquisitoire dévastateur contre l’actuelle Administration. Après les 100 premières pages (sur 331), le lecteur ne doute plus que le pouvoir exécutif soit exercé par un groupe restreint de néoconservateurs dirigés par Dick Cheney, au vu et au su d’un président qui ne connaît ni ne comprend ( et probablement ne s’y intéresse pas) les thèmes de l’agenda national et international.

Dans le récit d’O’Neill, Bush apparaît comme un homme sans substance, sans idées, sans programme, ignorant des réalités et des antécédents historiques de la société nord-américaine; un provincial qui ne lit rien (pas même les rapports de ses secrétaires d’État: il les préfère de vive voix) et qui abdiqua dès la première semaine de la présidence du Conseil de sécurité nationale en faveur de l’ambitieuse Condoleezza Rice: «J’assisterai aux réunions sporadiquement», avait annoncé le président, «et Condi m’informera des résultats».

O’Neill, prospère homme d’affaires habitué aux entreprises multinationales, où toute information est analysée et discutée en tant qu’antécédent obligé pour la prise des décisions, a trouvé difficile d’admettre cette attitude. Il affirme que Bush conduit les réunions du cabinet comme s’il était absent ou désarticulé, qu’il évite tout échange intellectuel et prise de décision avec des phrases toutes faites qu’il ressasse inlassablement, même si elles n’ont rien à voir avec le thème («il faut réaffirmer nos principes; agir en conséquence»).

Après les premières réunions, ébahi par les effets de ce que les Espagnols appelleraient «un dialogue de dorades», il a conclu que le président était un «aveugle dans une pièce pleine de sourds». Dans les réunions plus restreintes, c’était encore pire. L’ex-secrétaire arrivait à l’accord hebdomadaire avec des copies des rapports envoyés préalablement au président, pour découvrir que ce dernier en ignorait les sujets et se bornait à le regarder fixement, dans une attitude qu’O’Neill a d’abord attribuée à une stratégie sagace pour évaluer la capacité professionnelle du secrétaire, et ensuite à une volonté d’éviter toute manifestation ou signe corporel susceptible de transmettre des messages erronés aux marchés des finances.

Rien de tel! affirme O’Neill, qui fournit un détail révélateur sur l’invasion de l’Irak: à la seconde réunion du Conseil de sécurité, dix jours avant la prise de fonctions et sept mois avant le 11 septembre, l’agenda comportait, à la surprise des assistants, un rapport de la CIA sur l’Irak («Politique pour agir») et un «Plan politico-militaire pour contrôler l’Irak après Saddam». Il est évident qu’un mois avant l’investiture, Donald Rumsfeld et Cheney (que Cheney appelle Gants en caoutchouc, car il ne laisse jamais trace de ses actes) avaient déjà décidé d’envahir l’Irak et ne se demandaient pas «pourquoi», mais «quand» et «en combien de temps».

Après la première année, il s’est rendu compte qu’il avait été invité à participer en tant que comparse à une Administration dont le président n’avait aucune idée des thèmes de l’agenda national et des conséquences de sa politique internationale, tandis que les décisions et les politiques officielles étaient adoptées et formulées par un groupe de fonctionnaires qui agissaient pour leur compte. Pour O’Neill, tous les thèmes sont contrôlés directement ou indirectement par un groupe dirigé par Cheney, dont font partie Rumsfeld, Rice, Paul Wolfowitz et des idéologues néoconservateurs tels que Karl Rove et Richard Perle. Ce sont eux qui fixent les politiques de l’Administration et qui finalement gouvernent. Il est bon de rappeler que tous les membres du groupe, y compris Andrew Card, chef du bureau de la Maison-Blanche, sont des amis proches ou des ex-membres du cabinet de Bush père. Aussi les circonstances obligent-elles à se demander si Cheney et son groupe n’ont pas séquestré la volonté de Bush depuis le début de son Administration (comme le soupçonnaient certains médias avant le 11 septembre), ou s’il travaille subrepticement pour Bush père à ce qui serait sa seconde période de gouvernement.

Face à la cassure de la société nord-américaine, il ne serait pas étrange que l’une ou l’autre de ces options soit le résultat d’un coup destiné à renforcer la droite fondamentaliste. Dimanche dernier, lors de la présentation de son ouvrage alarmant contre l’Administration Bush, Plan of attack (Plan d’attaque), le journaliste Bob Woodward a révélé que lorsqu’on avait demandé au président si la perception historique de son gouvernement du thème de l’Irak le préoccupait, il avait écarté les bras, rentré les épaules et répondu: «L’histoire... ? D’ici là nous seront tous morts...»
 

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