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Coup
d’État à Washington ?
PAR JORGE CAMIL, tiré de La
Jornada
LORSQUE finalement j’ai lu The
price of loyalty (Le prix de la loyauté), de Ron
Suskind, j’ai compris pourquoi il a fait sensation
parmi les analystes politiques des États-Unis. Basé
sur des récits de Paul O’Neill, premier secrétaire
au Trésor de George W. Bush, et sur des documents
qu’il a conservés avant de démissionner, le livre
constitue un réquisitoire dévastateur contre
l’actuelle Administration. Après les 100 premières
pages (sur 331), le lecteur ne doute plus que le
pouvoir exécutif soit exercé par un groupe restreint
de néoconservateurs dirigés par Dick Cheney, au vu
et au su d’un président qui ne connaît ni ne
comprend ( et probablement ne s’y intéresse pas) les
thèmes de l’agenda national et international.
Dans le récit d’O’Neill, Bush
apparaît comme un homme sans substance, sans idées,
sans programme, ignorant des réalités et des
antécédents historiques de la société
nord-américaine; un provincial qui ne lit rien (pas
même les rapports de ses secrétaires d’État: il les
préfère de vive voix) et qui abdiqua dès la première
semaine de la présidence du Conseil de sécurité
nationale en faveur de l’ambitieuse Condoleezza
Rice: «J’assisterai aux réunions sporadiquement»,
avait annoncé le président, «et Condi m’informera
des résultats».
O’Neill, prospère homme d’affaires
habitué aux entreprises multinationales, où toute
information est analysée et discutée en tant
qu’antécédent obligé pour la prise des décisions, a
trouvé difficile d’admettre cette attitude. Il
affirme que Bush conduit les réunions du cabinet
comme s’il était absent ou désarticulé, qu’il évite
tout échange intellectuel et prise de décision avec
des phrases toutes faites qu’il ressasse
inlassablement, même si elles n’ont rien à voir avec
le thème («il faut réaffirmer nos principes; agir
en conséquence»).
Après les premières réunions, ébahi
par les effets de ce que les Espagnols appelleraient
«un dialogue de dorades», il a conclu que le
président était un «aveugle dans une pièce pleine
de sourds». Dans les réunions plus restreintes,
c’était encore pire. L’ex-secrétaire arrivait à
l’accord hebdomadaire avec des copies des rapports
envoyés préalablement au président, pour découvrir
que ce dernier en ignorait les sujets et se bornait
à le regarder fixement, dans une attitude qu’O’Neill
a d’abord attribuée à une stratégie sagace pour
évaluer la capacité professionnelle du secrétaire,
et ensuite à une volonté d’éviter toute
manifestation ou signe corporel susceptible de
transmettre des messages erronés aux marchés des
finances.
Rien de tel! affirme O’Neill, qui
fournit un détail révélateur sur l’invasion de
l’Irak: à la seconde réunion du Conseil de sécurité,
dix jours avant la prise de fonctions et sept mois
avant le 11 septembre, l’agenda comportait, à la
surprise des assistants, un rapport de la CIA sur
l’Irak («Politique pour agir») et un «Plan
politico-militaire pour contrôler l’Irak après
Saddam». Il est évident qu’un mois avant
l’investiture, Donald Rumsfeld et Cheney (que Cheney
appelle Gants en caoutchouc, car il ne laisse
jamais trace de ses actes) avaient déjà décidé
d’envahir l’Irak et ne se demandaient pas «pourquoi»,
mais «quand» et «en combien de temps».
Après la première année, il s’est
rendu compte qu’il avait été invité à participer en
tant que comparse à une Administration dont le
président n’avait aucune idée des thèmes de l’agenda
national et des conséquences de sa politique
internationale, tandis que les décisions et les
politiques officielles étaient adoptées et formulées
par un groupe de fonctionnaires qui agissaient pour
leur compte. Pour O’Neill, tous les thèmes sont
contrôlés directement ou indirectement par un groupe
dirigé par Cheney, dont font partie Rumsfeld, Rice,
Paul Wolfowitz et des idéologues néoconservateurs
tels que Karl Rove et Richard Perle. Ce sont eux qui
fixent les politiques de l’Administration et qui
finalement gouvernent. Il est bon de rappeler que
tous les membres du groupe, y compris Andrew Card,
chef du bureau de la Maison-Blanche, sont des amis
proches ou des ex-membres du cabinet de Bush père.
Aussi les circonstances obligent-elles à se demander
si Cheney et son groupe n’ont pas séquestré la
volonté de Bush depuis le début de son
Administration (comme le soupçonnaient certains
médias avant le 11 septembre), ou s’il travaille
subrepticement pour Bush père à ce qui serait sa
seconde période de gouvernement.
Face à la cassure de la société
nord-américaine, il ne serait pas étrange que l’une
ou l’autre de ces options soit le résultat d’un coup
destiné à renforcer la droite fondamentaliste.
Dimanche dernier, lors de la présentation de son
ouvrage alarmant contre l’Administration Bush,
Plan of attack (Plan d’attaque), le journaliste
Bob Woodward a révélé que lorsqu’on avait demandé au
président si la perception historique de son
gouvernement du thème de l’Irak le préoccupait, il
avait écarté les bras, rentré les épaules et
répondu: «L’histoire... ? D’ici là nous seront
tous morts...»
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