DE LA PRESSE ÉTRANGÈRE
«Nous avons attendu 31 ans avant de
connaître la vérité»
PAR ALBEL GILBERT*
«NOUS avons attendu 31 ans
avant de connaître la vérité, vous vous rendez
compte?». Joan Turner, la veuve de Victor
Jara, sent que toute une histoire, presque toute
une vie à frapper aux portes et supporter les
silences lui tombe dessus comme une avalanche.
Alors que plus personne ne s’y attendait, le juge
Juan Carlos Urrutia a mis un nom et un prénom au
visage anonyme qui a décidé la mort de son mari,
l’un des symboles de la culture populaire
chilienne.
Le lieutenant colonel Mario
Manriquez Bravo fut le seigneur et maître du Stade
national, qui après le putsch militaire du 11
septembre 1973, est devenu une énorme prison à
ciel ouvert, avec des milliers de captifs. Sous
ce ciel devenu un enfer, Jara a été assassiné de
34 balles sur l’ordre de Manriquez Bravo. «Une
fenêtre s’est ouverte après très longtems,, il
faut maintenant poursuivre l’investigation et voir
ce qui va se passer; la justice est si lente dans
ce pays…», dit Joan Turner.
Vous parlez comme si vous étiez
encore sous le choc de la mise en accusation de
Manriquez Bravo.
— J’ai été prise par surprise.
À tel point que j’ai appris la décision judiciaire
par la radio. Même mon avocat a été déconcerté par
la nouvelle. Je savais qu’Urrutia enquêtait. Il a
sans doute préféré garder le silence pour éviter
les interventions. Et il faut dire qu’il a
travaillé avec acharnement au côté de personnes
qui se trouvaient dans le stade. Et ainsi,
finalement, il a réussi à trouver le responsable.
Je ne peux pas dire que j’ai sauté de joie le jour
où j’ai appris la nouvelle. Je ne le dirais pas
comme ça. Mais cela a été une très bonne nouvelle.
La prochaine étape sera d’identifier le militaire
qui a torturé Victor.
Vous
pensiez que ce jour arriverait avant d’entendre la
nouvelle à la radio?
—
Nous sentions nos
espoirs s’envoler peu à peu. Quand j’ai porté
plainte la première fois, en 1978, on m’avait
répondu, bien qu’on fût au courant de
l’assassinat, qu’il était impossible d’enquêter
car on ignorait qui était le responsable du Stade
national. Les militaires refusaient clairement de
collaborer. J’ai commencé alors personnellement à
rechercher les témoins, à l’intérieur et hors du
Chili.
C’était un peu comme un travail de détective?
— Oui, un travail de fourmi.
J’ai peu à peu retrouvé de nombreuses personnes
qui ont été avec Victor jusqu’au dernier moment,
et des habitants qui ont retrouvé son corps près
du cimetière: ils m’ont tout raconté, mais ont
refusé de témoigner devant un juge. Ils étaient
paniqués: on en a appris davantage avec les années
parce que les gens ont cessé peu à peu d’avoir
peur. Nous avons su par exemple que dans le stade
il y avait un certain Manriquez qui racontait que
sa mitraillette était la «scie d’Hitler». Plus
tard, et cela a semé encore plus de confusion,
nous avons appris qu’il y avait eu en réalité deux
Manriquez. Le juge a éclairci l’énigme quand le
propre Manriquez Bravo lui a avoué avoir lui-même
prononcé cette harangue nazie.
Quand
l’affaire a-t-elle commencé?
— En 2000. C’est une des 200
plaintes que Pinochet a dû affronter à son retour
de Londres. La plainte a d’abord été entre les
mains du juge Juan Guzman et ensuite d’Urrutia.
Et
comment se sont passées ces années, entre 2000 et
fin 2004?
— Comme d’habitude au Chili:
entre la désillusion et l’espoir. Beaucoup de
choses se sont passées, surtout ces derniers mois:
les procès de Pinochet et la perte de son
immunité, le scandale de son compte bancaire, le
rapport sur la torture.
Quelles sont les éléments nouveaux apportés par
l’enquête judiciaire?
— Ils ont tué Victor dans le
stade même, dans l’un de ses souterrains et son
corps, avec celui d’autres victimes, a été d’abord
laissé à l’entrée du stade pour que les
prisonniers le voient. Il a été prouvé aussi qu’il
est mort le 15 et non le 14.
Pendant toutes ces années, aucun militaire n’est
allé vous voir pour vous raconter quelque chose?
— Non, et c’est pour cela que
je me dis toujours: comment peut-on pardonner à
ceux qui n’ont jamais montré le moindre signe de
remords et qui sont convaincus d’avoir bien agi?
Quelle
place occupe aujourd’hui au Chili Victor Jara?
— Il est une source
d’inspiration pour beaucoup de jeunes. Mais je
trouve sa présence dans les médias parfois
excessive.
Jara a écrit dans le stade
national son dernier poème. C’est une sorte de
récit de l’horreur à la première personne: «Un
homme frappé comme jamais je n’ai cru qu’on
pouvait frapper un être humain». Et après les
coups, sont venues les balles. Comment ce texte
est-il parvenu jusqu’à vous?
— Il s’est constitué petit à
petit. Avant de quitter le Chili, une personne m’a
téléphoné et m’a dit qu’elle avait le poème. Nous
avons essayé plusieurs fois de prendre rendez-vous
mais nous n’avons jamais réussi à nous rencontrer.
Après, étant à Londres, un texte est arrivé entre
mes mains depuis la France
C’était son texte?
— Non, Victor l’avait écrit
dans le stade, sur des petits bouts de papier qui
sont sortis dans les chaussettes d’un prisonnier
mais ils ont été découverts par les militaires.
Par chance, ceux qui l’accompagnaient l’avaient
appris par cœur.
Il est
devenu en quelque sorte une œuvre collective
— À tel point qu’avec les
années différentes versions me sont parvenues,
avec de légères différences. Les paroles ont été
sauvées grâce à ceux qui ont veillé sur sa
mémoire. Parce qu’il avait déjà été sauvagement
battu quand ils les a écrites, il avait la tête en
sang. Le stade s’appelle aujourd’hui Victor Jara
et près d’une porte, celle où ils l’ont jeté, il y
a une plaque avec le poème. Quel coïncidence
extraordinaire, non?».
*
Envoyé spécial du Periódico de Catalunya à
Santiago du Chili. |