Prisonniers politiques de l'Empire  MIAMI 5    

 
  

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 D E   L A   P R E S S E   É T R A N G È R E

La Havane. 6 Janvier 2005

 

DE LA PRESSE ÉTRANGÈRE
«Nous avons attendu 31 ans avant de connaître la vérité»
 

PAR ALBEL GILBERT*

«NOUS avons attendu 31 ans avant de connaître la vérité, vous vous rendez compte?». Joan Turner, la veuve de Victor Jara, sent que toute une histoire, presque toute une vie à frapper aux portes et supporter les silences lui tombe dessus comme une avalanche. Alors que plus personne ne s’y attendait, le juge Juan Carlos Urrutia a mis un nom et un prénom au visage anonyme qui a décidé la mort de son mari, l’un des symboles de la culture populaire chilienne.

Le lieutenant colonel Mario Manriquez Bravo fut le seigneur et maître du Stade national, qui après le putsch militaire du 11 septembre 1973, est devenu une énorme prison à ciel ouvert, avec des milliers de captifs. Sous  ce ciel devenu un enfer, Jara a été assassiné de 34 balles sur l’ordre de Manriquez Bravo. «Une fenêtre s’est ouverte après très longtems,, il faut maintenant poursuivre l’investigation et voir ce qui va se passer; la justice est si lente dans ce pays…», dit Joan Turner.

Vous parlez comme si vous étiez encore sous le choc de la mise en accusation de Manriquez Bravo.

— J’ai été prise par surprise. À tel point que j’ai appris la décision judiciaire par la radio. Même mon avocat a été déconcerté par la nouvelle. Je savais qu’Urrutia enquêtait. Il a sans doute préféré garder le silence pour éviter les interventions. Et il faut dire qu’il a travaillé avec acharnement au côté de personnes qui se trouvaient dans le stade. Et ainsi, finalement, il a réussi à trouver le responsable. Je ne peux pas dire que j’ai sauté de joie le jour où j’ai appris la nouvelle. Je ne le dirais pas comme ça. Mais cela a été une très bonne nouvelle. La prochaine étape sera d’identifier le militaire qui a torturé Victor.

Vous pensiez que ce jour arriverait avant d’entendre la nouvelle à la radio?

    Nous sentions nos espoirs s’envoler peu à peu. Quand j’ai porté plainte la première fois, en 1978, on m’avait répondu, bien qu’on fût au courant de l’assassinat, qu’il était impossible d’enquêter car on ignorait qui était le responsable du Stade national. Les militaires refusaient clairement de collaborer. J’ai commencé alors personnellement à rechercher les témoins, à l’intérieur et hors du Chili.

C’était un peu comme un travail de détective?

— Oui, un travail de fourmi. J’ai peu à peu retrouvé de nombreuses personnes qui ont été avec Victor jusqu’au dernier moment, et des habitants qui ont retrouvé son corps près du cimetière: ils m’ont tout raconté, mais ont refusé de témoigner devant un juge. Ils étaient paniqués: on en a appris davantage avec les années parce que les gens ont cessé peu à peu d’avoir peur. Nous avons su par exemple que dans le stade il y avait un certain Manriquez qui racontait que sa mitraillette était la «scie d’Hitler». Plus tard, et cela a semé encore plus de confusion, nous avons appris qu’il y avait eu en réalité deux Manriquez. Le juge a éclairci l’énigme quand le propre Manriquez Bravo lui a avoué avoir lui-même prononcé cette harangue nazie.

Quand l’affaire a-t-elle commencé?

— En 2000. C’est une des 200 plaintes que Pinochet a dû affronter à son retour de Londres. La plainte a d’abord été entre les mains du juge Juan Guzman et ensuite d’Urrutia.

Et comment se sont passées ces années, entre 2000 et fin 2004?

— Comme d’habitude au Chili: entre la désillusion et l’espoir. Beaucoup de choses se sont passées, surtout ces derniers mois: les procès de Pinochet et la perte de son immunité, le scandale de son compte bancaire, le rapport sur la torture.

Quelles sont les éléments nouveaux apportés par l’enquête judiciaire?

— Ils ont tué Victor dans le stade même, dans l’un de ses souterrains et son corps, avec celui d’autres victimes, a été d’abord laissé à l’entrée du stade pour que les prisonniers le voient. Il a été prouvé aussi qu’il est mort le 15 et non le 14.

Pendant toutes ces années, aucun militaire n’est allé vous voir pour vous raconter quelque chose?

— Non, et c’est pour cela que je me dis toujours: comment peut-on pardonner à ceux qui n’ont jamais montré le moindre signe de remords et qui sont convaincus d’avoir bien agi?

Quelle place occupe aujourd’hui au Chili Victor Jara?

— Il est une source d’inspiration pour beaucoup de jeunes. Mais je trouve sa présence dans les médias parfois excessive.

Jara a écrit dans le stade national son dernier poème. C’est une sorte de récit de l’horreur à la première personne: «Un homme frappé comme jamais je n’ai cru qu’on pouvait frapper un être humain». Et après les coups, sont venues les balles. Comment ce texte est-il parvenu jusqu’à vous?

— Il s’est constitué petit à petit. Avant de quitter le Chili, une personne m’a téléphoné et m’a dit qu’elle avait le poème. Nous avons essayé plusieurs fois de prendre rendez-vous mais nous n’avons jamais réussi à nous rencontrer. Après, étant à Londres, un texte est arrivé entre mes mains depuis la France

C’était son texte?

— Non, Victor l’avait écrit dans le stade, sur des petits bouts de papier qui sont sortis dans les chaussettes d’un prisonnier mais ils ont été découverts par les militaires. Par chance, ceux qui l’accompagnaient l’avaient appris par cœur.

Il est devenu en quelque sorte une œuvre collective

— À tel point qu’avec les années différentes versions me sont parvenues, avec de légères différences. Les paroles ont été sauvées grâce à ceux qui ont veillé sur sa mémoire. Parce qu’il avait déjà été sauvagement battu quand ils les a écrites, il avait la tête en sang. Le stade s’appelle aujourd’hui Victor Jara et près d’une porte, celle où ils l’ont jeté, il y a une plaque avec le poème. Quel coïncidence extraordinaire, non?».

* Envoyé spécial du Periódico de Catalunya à Santiago du Chili.

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