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Journalistes en Irak: l’enfer qui fait peur PAR KAREN MARON* «ILS ont enlevé Fran à Nayaf». Non, j’ai mal entendu. «Si, ils ont enlevé Fran Sevilla», m’a dit la voix d’une amie productrice à l’autre bout du téléphone, le 21 mai. Mon maître et ami a été arrêté par les milices d’Al Mehdi dirigées par le chef chiite Moqtada Al
Sadr. Chaque heure a été un supplice malgré les nouvelles permanentes et le soutien inconditionnel que nous échangeons mutuellement. Le cœur serré et l’estomac dur comme une pierre que j’essayais de contrôler. Je faisais des efforts atroces pour terminer une chronique que je devais envoyer dans vingt minutes.
Avec lui se trouvait Samir, le loyal et le fidèle traducteur qui nous aidait tous les deux et qui a démontré encore une fois son intégrité même avec un sac sur la tête qui l’étouffait et une arme braquée sur lui. On les
accusait d’être des espions et ils devaient être exécutés. Fran a transmis en direct son enlèvement avec le téléphone par satellite ouvert et il était entendu dans toute l’Espagne à travers Radio Nacional. Ils furent libérés à la tombée de la nuit. Ce fut l’un des jours les plus longs dans la
vie de beaucoup d’entre nous. L’hostilité envers les journalistes s’est accrue au fur et à mesure qu’augmentait le mécontentement dû à l’occupation, à quoi s’ajoutaient les coupures d’électricité, la pénurie d’eau et de médicaments,
l’accroissement de la pauvreté et du chômage, l’insécurité grandissante et la réapparition des groupes fondamentalistes. Un matin où nous nous sommes précipités pour couvrir l’explosion d’une voiture piégée devant un commissariat situé dans la rue Sadoum, nous avons pris conscience du changement
d’attitude des gens. Ils ont tenté d’arracher violemment le matériel d’Hugo Infante, de l’UPI, et ont blessé le photographe nord-américain Eros Hoagland à la jambe lorsqu’ils les ont entourés. À la déception s’ajoutait la violence. Cette
violence s’est institutionnalisée lorsqu’au mois de mai Oussama ben Laden a déclaré qu’une nouvelle phase de résistance avait commencé et que tous les journalistes appartenant à des pays qui feraient partie de la coalition ou réaliseraient des reportages sur elle, seraient exécutés. Quelques heures
après la publication sur le réseau de ce communiqué -dans la soirée du 7 mai-, le journaliste polonais Waldemar Melewinz, accompagné d’un confrère argentin, a été assassiné dans une embuscade sur la route qui relie la capitale à la ville sacrée de Najaf. Cette attitude s’est accentuée encore plus après
l’annonce publique des abus commis dans la sinistre prison d’Abou Ghraib. Je suis allée à Abou Ghraib pour la première fois au cours de cet épuisant mois de mai, et j’ai rencontré les victimes, les torturés, j’ai connu les mères qui pleuraient aux portes de cet enfer en suppliant qu’on leur rende leurs
fils et priaient «qu’on n’arrête de les torturer». J’ai rencontré Sabah, une femme de 67 ans, qui après trois mois sans réponse, continuait d’attendre. Une nuit, des soldats américains ont détruit la porte de sa maison, située à l’ouest de
Bagdad, et ont emmené Nassir, âgé de 27 ans, Hamed, de 29 ans et Jalil, de 31 ans. Ils recherchaient des armes, mais n’ont rien trouvé. Ils ont arrêté aussi son mari, un homme âgé, qu’ils ont laissé en liberté à cause de graves problèmes de santé. Ils accusaient leurs enfants d’appartenir à la
résistance alors qu’ils faisaient seulement du pain. Arriver dans la prison rebaptisée Centre correctionnel de Bagdad après la chute du régime de Saddam Hussein –elle est située à 30 kilomètres à l’ouest de la capitale irakienne-, c’est découvrir
le symbole de la répression de cette époque. Construite par des entrepreneurs britanniques dans les années 60, des milliers de prisonniers politiques y ont été torturés et massacrés. En 1984, 4 000 détenus, des opposants au régime, ont été exécutés et des Kurdes et des Chiites ont été soumis, comme des
cobayes, à des expériences avec des armes chimiques et biologiques. C’est là que s’est produite la fracture chez ces Irakiens qui voyaient les occupants comme une bouée de sauvetage. Ils ont commencé à crier «Entre Saddam et Bush, nous
préférons Saddam. Il est préférable que ce soit le président qui torture plutôt que le colonisateur». Dans l’entrée principale de la prison, des centaines de parents et d’amis de prisonniers attendaient patiemment d’entrer pour voir les détenus. Des hommes, des femmes et des enfants de tous âges
supportaient une chaleur suffocante, observés par des dizaines de militaires américains placés aux postes de contrôle qui entourent l’établissement. Un officier de l’armée des États-Unis empêchait les journalistes de passer, assurant que l’entrée quotidienne dans la prison était autorisée, mais les
familles présentes disaient le contraire. Les soldats surveillaient constamment les femmes qui venaient réclamer leurs parents. Les véhicules blindés Humvee, remplis de soldats et d’armes, protégeaient la prison, mais les mères restaient à leur place malgré l’intensité du soleil.
J’ai connu aussi là-bas Hakima qui recherchait son fils Ali depuis onze mois. «Nous étions chez nous, nous nous reposions lorsque les Américains sont entrés; ils ont emmené mon fils, ils l’ont frappé jusqu’au sang», m’a t-elle dit désespérée, avec une
douleur que seule une mère peut ressentir, levant les mains au ciel et disant: «Comment ne vont-ils pas le torturer ici s’ils l’ont fait dans notre maison?». «En nous humiliant de cette manière ils nous transforment tous en bombe humaine. Que les terroristes américains partent du pays et nous
rendent nos enfants», criait une femme de Bagdad qui réclamait ses fils. C’était le prélude de la situation actuelle, où nous sommes tous des victimes. SOUS TOUS LES FEUX Une
semaine plus tard l’armée des États-Unis faisait violemment irruption dans l’hôtel Al Fanar. Après avoir transmis mes informations depuis le Palestine -un hôtel qui se trouve près du Sheraton, dans le périmètre de sécurité protégé par le personnel de l’entreprise KBR et par des
militaires-, je me suis dirigée vers l’Al Fanar où je logeais avec plus de cinquante journalistes du monde entier. Les installations étaient entourées par des membres de la sécurité militaire et civile qui ne m’ont pas permis d’entrer. À
l’intérieur il y avait tous mes collègues et beaucoup d’amis. De l’extérieur on entendait des cris, des brisures de verres et un grand fracas. J’ai tenté d’entrer en communication, par téléphone mobile, avec les journalistes qui se trouvaient dans les chambres. Impossible. Ça sonnait, sonnait et aucune
réponse. Pas une seule explication à l’extérieur mais une profonde angoisse où chacun interrogeait son voisin. L’armée avait fait violemment irruption dans l’hôtel car elle cherchait des terroristes. Pour cela, ils ont tout détruit. En entrant, la porte de ma chambre avait été défoncée et des affaires
étaient éparpillées partout. L’opération avait été déclenchée par l’écoute d’un enregistrement réalisé par des journalistes de la télévision française d’une manifestation à Kerbala, où l’on entendait des chants de guerre. L’épisode nous a fait
nous souvenir aussitôt du moment où des troupes nord-américaines avaient tiré sur deux reporters de TV Arabiya ou de l’assassinat du caméraman espagnol José Couso, touché par l’impact d’un missile sur le balcon de sa chambre de l’hôtel Palestine, en avril 2003.
Ceci est la réalité. Nous les journalistes, en Irak comme dans d’autres conflits, nous sommes sous le feu, sous tous les feux, prenant tous les risques. Chaque jour qui passe implique un nouvel apprentissage.
CONTINUER À RACONTER L’HISTOIRE Lorsque l’on couvre une guerre il est très difficile de savoir ce qui se passe vraiment parce qu’on est victime de la désinformation, des menaces et du manque de vision globale. Le légendaire
correspondant anglais Robert Fisk, qui couvre aussi l’Irak, a déclaré que le fait de ne pouvoir accéder à la guerre produit deux sortes de journalistes: ceux qui disent des «âneries», qui sont convaincus de la justesse de la guerre et de la méchanceté de l’autre camp, et les «moutons» qui suivent
aveuglément les diktats des militaires. Cette guerre a produit une nouvelle catégorie. Des journalistes à la longue carrière, sérieux, responsables, honnêtes, courageux et valeureux, acculés à une situation inhabituelle et très dangereuse qui
exige de nouvelles formes de travail. Depuis la remise de l’enregistreur et des questions aux traducteurs locaux pour qu’ils aillent chercher les informations dans la rue, jusqu’à faire venir le personnage en vue pour l’interviewer dans le hall de l’hôtel. Dans cette guerre les journalistes ne peuvent
pas non plus vérifier sur le terrain les opérations militaires ni donner des informations sur les pertes humaines. Le paradoxe réside chez les journalistes indépendants, qui sont peu nombreux actuellement. Sans protection, sans véhicules spéciaux,
beaucoup d’entre nous de différentes nationalités, nous nous déplaçons avec moins de paranoïa et continuons à faire confiance aux gens. La seule façon de faire du journalisme. Le travail devient alors artisanal. Nous nous fondons dans l’environnement, comme alternative, comme une obligation face à un
danger plus grand, mais qui se révèle bénéfique dans le contexte quotidien. Je prépare mon retour à Bagdad, les nouvelles qui arrivent ne sont pas encourageantes. Tout le monde me recommande de ne pas y aller. Il semblerait que l’abbaya et le
tchador qui ont toujours couvert entièrement mon corps de la tête aux pieds -no seulement par sécurité mais aussi par respect d’une société qui possède une idiosyncrasie, une culture et une religion différentes- ne suffisent pas. Pas plus que voyager sur le siège avant dans des véhicules, à côté de
notre chauffeur que je fais passer comme mon mari, une méthode qui fait que beaucoup d’entre nous «soyons utilisées» par sécurité par le reste de nos compagnons qui vont derrière, eux aussi mimétisés avec leurs barbes et la couleur olivâtre de leur peau.
Ils affirment que la condition privilégiée de Latino, qui fait que nous sommes traités avec affection et respect la plupart du temps pour ne pas appartenir à un pays directement impliqué dans l’occupation, ou peut-être par notre façon caractéristique de communiquer, ne servira à rien
cette fois ci. C’est vrai, les risques ont été exactement les mêmes. Les voitures piégées explosent à la même distance, les mortiers ne changent pas leur trajectoire, les tirs se répètent, les ID éclatent, les camarades sont enlevés et d’autres
meurent, on souffre de la même chaleur, du même froid, de la même incertitude. Mais être un journaliste latino en Irak a constitué une expérience particulière et a provoqué une sympathie spontanée que n’obtenaient pas les autres. La presse internationale ne parle pas beaucoup de cela mais des anecdotes
incroyables ont été révélées, quasi macondiennes, comme celle sur ces reporters photographes nord-américains qui parlaient un parfait espagnol et qui faisaient croire qu’ils appartenaient à un pays hispanique rien que pour la sympathie que cela leur attirait. Ils avaient l’habitude d’agir ainsi et il
ne leur est jamais rien arrivé. Il ne servira à rien non plus, disent-ils, que nous supportions en diverses occasions les insultes méprisantes dans la langue locale sans réagir et -dans mon cas et dans celui d’autres femmes journalistes-, avec des
allusions à notre sexe, et parfois même accompagnées d’objets lancés pour nous atteindre. La clé est peut-être de nous adapter, de toujours supporter la douleur qui nous ronge parce que «dans notre métier il y a des éléments spécifiques très importants. Le premier élément est une certaine
disposition à faire le sacrifice d’une partie de nous-mêmes», déclare le maître polonais Richard Kapuchinski, l’un des plus grands correspondants de guerre du XXe siècle. C’est à prendre ou à laisser. Et il faut pour cela beaucoup de conviction.
Eh oui, les guerres tuent des journalistes, ce que montrent les 40 qui sont morts dans ce conflit, et les centaines tombés dans toutes les guerres à travers l’histoire. Il faut continuer à raconter cette histoire. C’est la réponse la plus simple mais la plus frappante à la question
récurrente des raisons pour lesquelles nous, les reporters, couvrons les guerres. Si nous n’étions pas là, les massacres, les abus de pouvoir, l’ambition démesurée qui provoque la mort et la souffrance de milliers de personnes, de millions d’êtres sans défense devant la brutalité humaine, passeraient
inaperçus. On cherchera, comme dans le changeant et dangereux enfer de l’Irak, de nouvelles méthodes de travail, des alternatives créatrices, mais il vaut toujours mieux être présent jusqu’au bout, jusqu’à la limite logique et raisonnable. Nous sommes ici pour éviter que se ferme la dernière fenêtre de
l’espérance des gens, tant que les gens le permettront. 19 décembre 2004 * Journaliste argentine spécialiste de la couverture des conflits armés et de
politique internationale. Elle est actuellement correspondante en Irak pour différents médias internationaux et elle a été la première Latino à publier les abus dans la prison d’Abou Ghraib. Elle a assisté à la 4e Rencontre mondiale des correspondants de guerre qui a eu lieu à La Havane.
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