La volonté des Etats-Unis de contrôler
strictement leur frontière méridionale a déjà
coûté la vie à des milliers de migrants,
originaires du Mexique ou d'autres pays
latino-américains. Depuis 1995, on a découvert,
dans les zones désertiques qui bordent la
frontière, plus de 3 600 cadavres de migrants,
morts avant d'avoir pu réaliser leur rêve. Mais
l'on estime que le nombre réel de victimes serait
deux à trois fois supérieur. "C'est une tragédie
majeure, écrit dans le quotidien Reforma le
politologue mexicain Sergio Aguayo, si l'on songe
que, durant les vingt-huit ans d'existence du mur
de Berlin, 192 Allemands sont morts en essayant de
le franchir."
Les consulats mexicains se chargent de
rapatrier les corps de ceux qui ont pu être
identifiés. Des milliers d'autres sont enterrés
dans des tombes anonymes, comme à Holtville, en
Californie, où l'on en dénombre 350, ou bien dans
des fosses communes au Mexique, quand ils ne sont
pas, le plus souvent, abandonnés sans sépulture en
plein désert. Des groupes tels que la Coalition
pour la défense des migrants, basée dans l'Etat
mexicain de Basse-Californie, réclament la
création d'une banque génétique permettant aux
familles d'identifier les disparus et le
rapatriement gratuit des corps par les compagnies
aériennes mexicaines.
Ce flux irrépressible d'une main-d'oeuvre bon
marché vers le nord reste une "bonne affaire" pour
les deux pays, qui peinent à concilier intérêts
économiques, impératifs sécuritaires et respect
des droits humains. Si le projet de "mur" intégral
défendu par Duncan Hunter, représentant de la
Californie, et par son homologue Virgil Goode, de
Virginie, a peu de chances de voir le jour, la
pression reste forte. Le président George Bush a
réservé 7,5 milliards de dollars de son budget
2006 afin d'"affronter le grave problème de
l'immigration illégale". Le secrétaire à la
sécurité intérieure, Michael Chertoff, prévoit le
recrutement de 1 000 agents supplémentaires pour
surveiller les frontières avec le Canada, et
surtout avec le Mexique. Selon le quotidien
Washington Times du 4 novembre, des législateurs
républicains préparent un autre projet de loi,
visant à mettre fin au "droit du sol", inscrit
dans la Constitution américaine, qui garantit la
citoyenneté à tout enfant né aux Etats-Unis.
"TRAGÉDIE HUMANITAIRE"
Cette politique de fermeture, menée par les
Etats-Unis à grand renfort de patrouilles armées
et de barrières électrifiées, est un "échec
retentissant" qui a surtout entraîné "une tragédie
humanitaire", affirme le quotidien mexicain
Reforma.
L'administration américaine l'applique depuis
octobre 1994, année de l'entrée en vigueur de
l'Accord de libre-échange nord-américain (Alena)
signé par le Canada, les Etats-Unis et le Mexique,
dont on espérait qu'il allait freiner la tendance
à l'émigration des populations du Sud. Ce calcul
était erroné, comme l'a souligné le chercheur
californien Wayne Cornelius, de l'université de
San Diego, dans un entretien diffusé par la chaîne
de télévision CBS : "Aux Etats-Unis, on a
sous-estimé la demande de main-d'oeuvre, tandis
qu'au Mexique on a à la fois surestimé le nombre
d'emplois qu'allait générer le libre-échange et
sous-estimé le nombre d'emplois perdus à cause de
la concurrence des produits importés des
Etats-Unis".
Malgré tous les obstacles, 300 000 Mexicains
réussissent, chaque année, à émigrer aux
Etats-Unis, et l'économie américaine continue à
profiter de ces millions de travailleurs peu
exigeants, comme le prouve le laxisme de
l'administration envers les entreprises qui
embauchent des étrangers en situation irrégulière.
De son côté, le Mexique bénéficie des transferts
de devises opérés par les émigrés: 20 milliards de
dollars en 2005.
Joëlle Stolz
(Article paru dans l'édition
du 15.11.05)