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 I N T E R N A T I O N A L E S

La Havane. 1 août 2006

Noces de sang à Cana

Ce petit village s’appelle Cana, où se sont déroulées les noces au cours desquelles Jésus Christ a changé l’eau en vin, le même où les bombes israéliennes ont provoqué le dimanche 30 plus de 60 morts, le même où les bombardements impitoyables juifs avaient déjà provoqué 106 morts en 1996. Ce sont les mêmes avions livrés par les mêmes gouvernements des Etats-Unis qui s’opposent à ce que le Conseil de Sécurité de l’ONU décrète un cessez-le-feu aux attaques sauvages au Liban

PAR ENRIQUE ROMAN, spécialement pour Granma international

CANA est un petit village, irrégulier et poussiéreux au sud du Liban, enclavé parmi les nombreuses hauteurs qui forment le paysage de la région, à dix kilomètres de la méditerranée et à moins de trente de la frontière avec Israël. Il doit son nom à Canaan, celui qui se donnait à toute cette région dans les temps bibliques.

La vie là-bas serait insignifiante et Cana ne serait pas connue au-delà de son proche environnement si deux événements ne l’avaient pas fait entrer définitivement dans l’histoire de l’humanité. 

Le premier est celui que lui attribue la tradition : le lieu où le Christ aurait réalisé son premier miracle, en changeant l’eau en vin durant des noces – les noces de Cana. Le gouvernement libanais – rappelons que Jésus est une figure primordiale aussi bien pour les Chrétiens que pour les Musulmans – a tout fait là-bas pour faciliter la vie des touristes. La route touristique borde le flanc d’une montagne jusqu’à une grotte qui, selon ce qu’on dit, a fait partie du lieu des festivités.

La grotte est petite, trop pour avoir servi de théâtre aux noces, et les reliefs rustres sculptés par les premiers chrétiens sur les roches s’avèrent plus intéressants, qui reproduisent des scènes des Evangiles.

Le second événement a peu de chose ou rien à voir avec les enseignements éthiques judaïques et chrétiennes. Les habitants du lieu sont morts abandonnés par la grâce de Jésus-Christ et de Jehova le 18 avril 1996, quand le gouvernement israélien, présidé alors par Shimon Peres – qui, comble d’ironie, avait reçu deux ans avant le prix Nobel de la paix – avait lancé contre le Liban l’opération Raisins de la Colère. Les invasions israéliennes antérieures avaient été aussi criminelles que sans gloire. En 1996, comme aujourd’hui, on évitait d’exposer les vies de soldats israéliens. L’aviation sioniste bien équipée se chargeait du gros du travail, qui comprenait des bombardements sur le sud du Liban et sur Beyrouth, sans compter le blocus naval et terrestre.

Finalement, un seul fait, survenu justement à Cana, resterait pour l’histoire comme le souvenir le plus sanglant de cette pathétique opération : le bombardement impitoyable contre une installation des forces d’interposition des nations Unies, visible et bien caractérisée, aux murs blancs avec de grands sigles bleus, avec le drapeau de l’organisation internationale, et qui avait été utilisée comme refuge par plus de cent personnes âgées, femmes et enfants, qui pensaient être à l’abri de la sauvage agression israélienne.

Aujourd’hui il y a là-bas un musée duquel il est difficile de sortir les larmes aux yeux ou, du moins, dans l’âme. Les photos du massacre, des 106 morts et des 116 blessés, victimes sans défense du génocide, sont réellement épouvantables. Les tombes collectives vénérées par les visiteurs et les habitants étreignent les cœurs les plus endurcis. Il y a toujours autour du visiteur qui s’approche des parents inconsolées des victimes qui viennent se recueillir sur ce que furent les pires moments de leurs vies. Je me souviens de la réaction d’un des visiteurs que j’accompagnais sur les lieux: Cana, déclarait-il, doit être visité par toute l’humanité pour que les hommes sachent jusqu’où peut aller la barbarie humaine.

Jusqu’à dimanche dernier. Une autre fois, les dieux ont laissé à leur sort les habitants de Cana. Sans aucune justification – dans ce tout petit village il n’y a rien qui puisse ressembler à un objectif militaire – l’aviation israélienne s’est de nouveau acharnée contre ses habitants. Lors de l’action la plus sanglante de cette guerre impudique – déjà 500 morts civils au Liban –, le bombardement d’un immeuble d’habitations de trois étages a ajouté plus de 60 morts au vaste martyrologue de Cana. 

Les archéologues découvriront peut-être un jour que ce village n’a pas été le vrai théâtre du premier miracle chrétien. Mais cette éventualité ne préoccupe aujourd’hui aucun libanais ni, évidement, aucun habitant du village martyr. Pour eux, et pour l’histoire de la honte humaine, Cana restera le symbole de la cruauté et de la barbarie, pas moins qu’Auschwitz, par exemple, ou que les crimes innombrables des colonisations européennes et de l’esclavage américain.

Les eaux qui courent aujourd’hui à Cana, devenues des rivières de sang, ne sont l’œuvre d’aucun miracle. Elles sont un autre chapitre néfaste, impuni comme les autres commis antérieurement, du racisme sioniste, exercé joyeusement par les pilotes de quelque avion moderne de fabrication étasunienne. En 1996 il n’y a pas eu, comme aujourd’hui, de regrets publics de la part d’Israël, ni de son allié principal, les Etats-Unis. William Clinton, alors président de ce pays, avait reçu une semaine après Shimon Peres. Il n’y avait pas eu le moindre commentaire sur le crime. Peu de temps après, Clinton avait déclaré quelque chose qui rappelle les déclarations de George W. Bush ces jours-ci: «Je crois qu’il est impératif qu’Israël maintienne la sécurité de sa frontière nord. Je crois que les Etats-Unis doivent être compréhensifs devant de telles circonstances».
 

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