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La Havane. 10 Juin 2009

Quatre-vingts ans dans la vie de Gabriel Garcia Marquez
Le Nobel a vingt-sept ans, et Gabo, cinquante-cinq

Michel Porcheron /pour Granma international (Deuxième partie)

De même que la cause précède l’effet, l’existence précède l’essence et des motards en escadrille un convoi officiel, on a toujours un petit nom, un diminutif avant d’être prix Nobel.

Y a-t-il une vie après le Nobel ? Existe-t-il des nobélisés heureux ? Vaste sujet. Prenez, c’est juste un exemple prix au hasard, les Nobel de Littérature (les plus connus et aujourd’hui les plus « médiatisés », bien souvent plus que les Nobel de la Paix). Eh bien, mieux vaut s’appeler Gabo que d’être Prix Nobel… Mieux vaut le temps de l’insouciance que celui de la célébrité et tout ce qui va avec. Cela est confirmé de source autorisée. G. Garcia Marquez n’a jamais pensé autrement. Surtout après 1982.

Deux ou trois choses que l’on sait de lui- Comme il est bien connu qu’« être candidat » au prochain Nobel constitue non seulement une faute de goût, mais est contraire aux statuts de la vénérable Académie suédoise (18 membres, fondée le 20 mars 1786), vous avez été un jour déclaré « nobélisable », parmi d’autres. Ouvrons le dictionnaire usuel français Le Petit Robert 2008, à la lettre « N » : « nobélisable. adjectif. étym. 1973; de (prix) Nobel■ Susceptible d'obtenir un prix Nobel. "L’immense romancier" nobélisable Gabriel Garcia Marquez » (Philippe Sollers) ». Puis vous êtes « nobélisé » (Lire de toute urgence La suerte de no hacer cola ,œuvre journalistique, publié le 4 mai 1981).

« Vous avez dit « Gabo » Comment devient-on Gabo ? » - Tout d’abord une explication linguistique préalable s’impose. Est-ce un diminutif, une troncation, une aphérèse, une apocope ou un acronyme ? Le premier est, selon le même Petit Robert : Nom propre (…) indiquant de la familiarité ou de l'affection chez la personne qui l'emploie. Jojo pour Georges, Riton pour Henri, sont des diminutifs. L’adjectif « diminutif » donne, ajoute une idée de petitesse (souvent avec une nuance affective). Ainsi « Gabo » n’est pas un diminutif. On l’aura tout de suite compris : un surnom non plus, pas plus qu’un nom de guerre, de scène ou de plume.

Pas plus qu’il n’est une aphérèse : ■ Ling. Chute d'un phonème ou d'un groupe de phonèmes au début d'un mot (opposé à apocope).On dit « Car » pour « autocar». Alors ? Conclusion ? Jean François Fogel, un « gabologue » du premier cercle, ne nous aide pas beaucoup, bien au contraire, quand il écrit dans son blog: « Gabo n’est pas que Gabo. » Comme il est souvent confirmé, ne vaut-il pas mieux s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints ? Sachant parfois que la parole du bon Dieu n’est pas toujours parole d’évangile…

« ¡Hombre, don Gabo! -casi gritó, con el nombre que había inventado para mi en Barranquilla como apocope de Gabito, y que solo él usaba. » (dans Vivir para contarla, G.Garcia Márquez, 2002, Mondadori, Barcelona - p. 464, 6e édition de poche argentine, 2008).

Apocope : Chute d'une ou plusieurs syllabes à la fin d'un mot (opposé à aphérèse).  troncation. On dit « télé » pour « télévision », « mat » pour « matin » par apocope. (troncation. Ling. Procédé d'abrégement d'un mot par suppression d'une ou plusieurs syllabes. Vélo est la troncation de vélocipède.  aphérèse). Mais « Gabo » n’est pas l’apocope pour « Gabriel », elle l’est pour « Gabriel Garcia Marquez ». Nuance. Qu’on se le dise.

Ainsi, en plus d’être une épithète, une marque indélébile, une facilité typographique, une griffe, une apostrophe, un logo et surtout quatre lettres (généralement) affectives, d’amitié et plus que tout, de respect, Gabo est une apocope et nous ne le savions pas. Bouclée la boucle linguistique, passons maintenant à quelques arabesques historico-biographiques pour boucler notre unusual special story :

Comme pour apporter une preuve majeure de la bienséance, de la pertinence et légitimité de ces quatre lettres, G. Garcia Marquez les a faites siennes et adoptées depuis 55 ans. Vous êtes un ami, vous lui téléphonez, il aime bien le téléphone (surtout depuis qu’il a décidé de ne plus écrire de lettres), son ton est affable, cordial, « toujours très caribéen» (de son grand ami Plinio Apuleyo Mendoza) : « Quoi de neuf ? Gabo à l’appareil. »

« J’aurais dû m’appeler Gabriel José de la Concordia, mais ceux qui ont écrit le certificat de baptême l’ont oublié. »

Flash-back – Bogota, 1954. A cette époque, Gabriel José Garcia Marquez, ce jeune homme de 27 ans tout juste arrivé de Barranquilla (sur la côte nord de la côte de la mer des Caraïbes, à plus de mille kilomètres de la capitale), « ce maigrichon tout pâlot aux yeux trop grands, à moustaches et aux vêtements de couleurs criardes » (1) s’ennuyait ferme à Bogota, où il avait été invité pour « quelques jours » par son ami Alvaro Mutis, alors responsable de la publicité chez Esso. « Il passait ses journées dans le bureau de Mutis et au bout de quelques jours, ne savait pas très bien quoi y faire » (2), « réfugié dans la froidure de la solitude » (1).

Le jeune gars d’Aracata, un des onze enfants du télégraphiste Gabriel Eligio Garcia Martinez et de Luisa Santiaga Marquez Iguaran, retournait dans la ville andine, Bogota, fin janvier, après six ans d’absence (1943-1948 : il était parti peu après le Bogotazo du 9 avril), débarquant à l’ancien aéroport de Techo avec sa valise de globe-trotter et deux paquets à la main (1) qui contenaient les originaux des nouvelles La casa et La hoja rasca (Des feuilles dans la bourrasque) : le point de départ d’un voyage long et accidenté au travers de la littérature

Comme le dit l’essayiste colombien Dasso Saldivar, « en janvier 1943, il se vit confronté à l’initiative la plus radicale de sa vie et peut-être la plus bénéfique : partir de chez lui » et financer lui-même ses études secondaires et universitaires. Bogota allait devenir « la ville de ses cauchemars » (1) (le Bogota de 1947. Publié une première fois le 21 octobre 1981, puis en 1999 dans Notes de presse, œuvre journalistique, Mondadori) mais aussi la chance de sa vie. Cinq ans plus tard, avant de quitter la capitale pour reprendre le chemin de la Côte atlantique (20 mois à Cartagena de Indias, où il collabora avec El Universal, et, de janvier 1950 à décembre 1952, avec le Heraldo de Barranquilla), il avait publié trois nouvelles dans le supplément littéraire d’El Espectador, à Bogota. Il avait à peine vingt ans et faisait sa deuxième année de Droit à l’Université nationale.

En janvier 1954, « se rendant compte qu’il ne faisait rien d’autre que de faire perdre son temps à Mutis, il décidait de retourner sur la côte » (2), songeant qu’il n’allait jamais trouver d’emploi fixe. Il se vit néanmoins offrir un poste de rédacteur accompagné d’un salaire pour le moins tentant, « compte tenu du fait que dans les années précédentes, un article publié dans El Heraldo et signé ‘la Jirafa’ lui était payé trois pesos » (2).

Le bureau de Mutis, chez Esso, se trouvait au dernier étage d’un immeuble situé sur l’avenue Jiménez de Quesada, en plein centre. La rédaction d’El Espectador occupait – un hasard ? — le premier et le deuxième étage du même immeuble, et Garcia Marquez connaissait les lieux. Il rédigeait de temps en temps quelques notes très brèves que lui demandait la rédaction du journal « parce qu’un rédacteur s’était absenté », et le jeune homme acceptait pour « rendre service ».

« Ce type est un as »

Mais un autre problème se posait, raconte Zaldivar : quand le propriétaire du journal, Gabriel Cano, le vit pour la première fois, il en resta interloqué : non, ce garçon débraillé ne pouvait pas être « le grand écrivain » dont lui parlaient Alvaro Mutis et Eduardo « Ulises » Zalamea Borda, sous-directeur du journal et écrivain, qui faisaient publier ses nouvelles et ses articles de presse… Cano lança à Mutis : « Enfin, don Alvaro, il a peut-être du talent, ce garçon, mais quelle allure, mon Dieu ! » A quoi Mutis répondit : « Vous n’en avez pas de meilleur au journal, vous n’en avez jamais eu un comme celui-ci. »

L’offre de contrat avec salaire de 900 pesos par mois provenait bien sûr d’El Espectador (le deuxième quotidien après El Tiempo). Il accepta (« J’en eus le souffle coupé. Lorsque je le retrouvai, je demandai à nouveau combien, et il me le répéta : neuf cents », in Vivre pour la raconter) et il resta au journal. Après quelques jours de collaboration, le propriétaire appela son ami Mutis : « Dites, don Alvaro, vous avez raison : ce type est un as, merci beaucoup. »

« J’aurais dû m’appeler Olegario, le saint du 6 mars (1927) mais ce nom ne figurait pas sur la liste. » Qui donc avait crié : « Tiens, don Gabo ! », une apocope qu’il était le seul à utiliser ? Qui donc accoucha de ce « Gabo » ? Eduardo « Ulises » Zalamea Borda. « Rappelez-vous ce nom, c’est "mon vrai père littéraire" (GGM) et son ‘‘Christophe Colomb’’. » Garcia Marquez en personne le raconte dans Vivre… : « J’étais arrivé à Bogota la veille. Le directeur d’El Espectador, Guillermo Cano, m’appela par téléphone et insista pour que je lui rende visite. Je le fis (…) Il me prit par le bras et m’entraîna à une certaine distance de ses compagnons de la rédaction. ‘Dites-moi, Gabriel, me dit-il avec une innocence inattendue, pourquoi ne me rendez-vous pas un bon service : m’écrire un petit éditorial, juste ce qu’il me faut pour fermer le journal ? Il écarta le pouce et l’index, d’une distance représentant à peu près un demi verre d’eau : ‘Pas plus grand que ça’.

« Plus amusé que lui, je lui demandai où je pourrais m’asseoir, et il me montra un bureau vide avec, dessus, une machine à écrire antédiluvienne. Je m’installai sans poser de questions, me demandant quel serait le thème qui pourrait leur plaire, et je devais ensuite rester assis au même bureau, devant la même machine, pour les dix-huit mois suivants. Quelques minutes après mon arrivée, Eduardo Zalamea Borda sortait de son bureau, qui était tout proche, avec une liasse de papiers à la main. Il s’étonna bruyamment en me reconnaissant : ‘Tiens, don Gabo !’ Il cria presque ce nom inventé à Barranquilla, apocope de Gabito, et qu’il était le seul à utiliser. Mais cette fois, cette initiative se généralisa à la rédaction et on vit même les quatre lettres imprimées sur le journal : Gabo.

"Je ne me rappelle pas le thème de la note que m’avait confiée Guillermo Cano (…) Je la terminai en une demi-heure, j’ajoutai quelques corrections à la main et je la tendis à Guillermo Cano, qui la lut debout par dessus ses lunettes de myope (…) Comme avaient dû le faire tous ses ancêtres, il apporta par ci par là quelques corrections et acheva en y ajoutant pour la première fois la version pratique et simplifiée de mon nom.  ‘Très bien, Gabo’. »

Gabo est donc né ce jour-là, et le prix Nobel qui survint vingt-huit ans après n’y fit rien : l’apocope se maintenait. A propos, qu’est devenu Gabito, le diminutif simple ? « Dès l’instant de ma naissance on m’a appelé Gabito, et j‘ai toujours eu l’impression que tel était mon véritable prénom, Gabriel servant de diminutif. » (Vivre…)

( (1)- Les citations (1) dans ce texte sont extraites de El Viaje a la Semilla/ La biografia, de l’essayiste colombien Dasso Saldivar (Ed. ABC, Espagne, 1 ère édition 1997). (2)- Les citations (2) sont du chercheur français Jacques Gilard, auteur des prologues de 3 des tomes de G. Garcia Marquez, La Obra periodistica, 1982).
 

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