De même que la cause précède l’effet, l’existence
précède l’essence et des motards en escadrille un convoi
officiel, on a toujours un petit nom, un diminutif avant
d’être prix Nobel.
Y a-t-il une vie après le Nobel ? Existe-t-il des
nobélisés heureux ? Vaste sujet. Prenez, c’est juste un
exemple prix au hasard, les Nobel de Littérature (les
plus connus et aujourd’hui les plus « médiatisés », bien
souvent plus que les Nobel de la Paix). Eh bien, mieux
vaut s’appeler Gabo que d’être Prix Nobel… Mieux vaut le
temps de l’insouciance que celui de la célébrité et tout
ce qui va avec. Cela est confirmé de source autorisée.
G. Garcia Marquez n’a jamais pensé autrement. Surtout
après 1982.
Deux ou trois choses que l’on sait de lui- Comme il
est bien connu qu’« être candidat » au prochain Nobel
constitue non seulement une faute de goût, mais est
contraire aux statuts de la vénérable Académie suédoise
(18 membres, fondée le 20 mars 1786), vous avez été un
jour déclaré « nobélisable », parmi d’autres. Ouvrons le
dictionnaire usuel français Le Petit Robert 2008, à la
lettre « N » : « nobélisable. adjectif. étym. 1973; de (prix)
Nobel■ Susceptible d'obtenir un prix Nobel. "L’immense
romancier" nobélisable Gabriel Garcia Marquez » (Philippe
Sollers) ». Puis vous êtes « nobélisé » (Lire de toute
urgence La suerte de no hacer cola ,œuvre journalistique,
publié le 4 mai 1981).
« Vous avez dit « Gabo » Comment devient-on Gabo ? »
- Tout d’abord une explication linguistique préalable
s’impose. Est-ce un diminutif, une troncation, une
aphérèse, une apocope ou un acronyme ? Le premier est,
selon le même Petit Robert : Nom propre (…) indiquant de
la familiarité ou de l'affection chez la personne qui
l'emploie. Jojo pour Georges, Riton pour Henri, sont des
diminutifs. L’adjectif « diminutif » donne, ajoute une
idée de petitesse (souvent avec une nuance affective).
Ainsi « Gabo » n’est pas un diminutif. On l’aura tout de
suite compris : un surnom non plus, pas plus qu’un nom
de guerre, de scène ou de plume.
Pas plus qu’il n’est une aphérèse : ■ Ling. Chute
d'un phonème ou d'un groupe de phonèmes au début d'un
mot (opposé à apocope).On dit « Car » pour « autocar».
Alors ? Conclusion ? Jean François Fogel, un
« gabologue » du premier cercle, ne nous aide pas
beaucoup, bien au contraire, quand il écrit dans son
blog: « Gabo n’est pas que Gabo. » Comme il est souvent
confirmé, ne vaut-il pas mieux s’adresser au bon Dieu
qu’à ses saints ? Sachant parfois que la parole du bon
Dieu n’est pas toujours parole d’évangile…
« ¡Hombre, don Gabo! -casi gritó, con el nombre que
había inventado para mi en Barranquilla como apocope de
Gabito, y que solo él usaba. » (dans Vivir para
contarla, G.Garcia Márquez, 2002, Mondadori, Barcelona -
p. 464, 6e édition de poche argentine, 2008).
Apocope : Chute d'une ou plusieurs syllabes à la fin
d'un mot (opposé à aphérèse). troncation. On dit
« télé » pour « télévision », « mat » pour « matin » par
apocope. (troncation. Ling. Procédé d'abrégement d'un
mot par suppression d'une ou plusieurs syllabes. Vélo
est la troncation de vélocipède. aphérèse). Mais
« Gabo » n’est pas l’apocope pour « Gabriel », elle
l’est pour « Gabriel Garcia Marquez ». Nuance. Qu’on se
le dise.
Ainsi, en plus d’être une épithète, une marque
indélébile, une facilité typographique, une griffe, une
apostrophe, un logo et surtout quatre lettres
(généralement) affectives, d’amitié et plus que tout, de
respect, Gabo est une apocope et nous ne le savions pas.
Bouclée la boucle linguistique, passons maintenant à
quelques arabesques historico-biographiques pour boucler
notre unusual special story :
Comme pour apporter une preuve majeure de la
bienséance, de la pertinence et légitimité de ces quatre
lettres, G. Garcia Marquez les a faites siennes et
adoptées depuis 55 ans. Vous êtes un ami, vous lui
téléphonez, il aime bien le téléphone (surtout depuis
qu’il a décidé de ne plus écrire de lettres), son ton
est affable, cordial, « toujours très caribéen» (de son
grand ami Plinio Apuleyo Mendoza) : « Quoi de neuf ?
Gabo à l’appareil. »
« J’aurais dû m’appeler Gabriel José de la Concordia,
mais ceux qui ont écrit le certificat de baptême l’ont
oublié. »
Flash-back – Bogota, 1954. A cette époque, Gabriel
José Garcia Marquez, ce jeune homme de 27 ans tout juste
arrivé de Barranquilla (sur la côte nord de la côte de
la mer des Caraïbes, à plus de mille kilomètres de la
capitale), « ce maigrichon tout pâlot aux yeux trop
grands, à moustaches et aux vêtements de couleurs
criardes » (1) s’ennuyait ferme à Bogota, où il avait
été invité pour « quelques jours » par son ami Alvaro
Mutis, alors responsable de la publicité chez Esso. « Il
passait ses journées dans le bureau de Mutis et au bout
de quelques jours, ne savait pas très bien quoi y
faire » (2), « réfugié dans la froidure de la solitude »
(1).
Le jeune gars d’Aracata, un des onze enfants du
télégraphiste Gabriel Eligio Garcia Martinez et de Luisa
Santiaga Marquez Iguaran, retournait dans la ville
andine, Bogota, fin janvier, après six ans d’absence
(1943-1948 : il était parti peu après le Bogotazo du 9
avril), débarquant à l’ancien aéroport de Techo avec sa
valise de globe-trotter et deux paquets à la main (1)
qui contenaient les originaux des nouvelles La casa et
La hoja rasca (Des feuilles dans la bourrasque) : le
point de départ d’un voyage long et accidenté au travers
de la littérature
Comme le dit l’essayiste colombien Dasso Saldivar,
« en janvier 1943, il se vit confronté à l’initiative la
plus radicale de sa vie et peut-être la plus bénéfique :
partir de chez lui » et financer lui-même ses études
secondaires et universitaires. Bogota allait devenir
« la ville de ses cauchemars » (1) (le Bogota de 1947.
Publié une première fois le 21 octobre 1981, puis en
1999 dans Notes de presse, œuvre journalistique,
Mondadori) mais aussi la chance de sa vie. Cinq ans plus
tard, avant de quitter la capitale pour reprendre le
chemin de la Côte atlantique (20 mois à Cartagena de
Indias, où il collabora avec El Universal, et, de
janvier 1950 à décembre 1952, avec le Heraldo de
Barranquilla), il avait publié trois nouvelles dans le
supplément littéraire d’El Espectador, à Bogota. Il
avait à peine vingt ans et faisait sa deuxième année de
Droit à l’Université nationale.
En janvier 1954, « se rendant compte qu’il ne faisait
rien d’autre que de faire perdre son temps à Mutis, il
décidait de retourner sur la côte » (2), songeant qu’il
n’allait jamais trouver d’emploi fixe. Il se vit
néanmoins offrir un poste de rédacteur accompagné d’un
salaire pour le moins tentant, « compte tenu du fait que
dans les années précédentes, un article publié dans El
Heraldo et signé ‘la Jirafa’ lui était payé trois
pesos » (2).
Le bureau de Mutis, chez Esso, se trouvait au dernier
étage d’un immeuble situé sur l’avenue Jiménez de
Quesada, en plein centre. La rédaction d’El Espectador
occupait – un hasard ? — le premier et le deuxième étage
du même immeuble, et Garcia Marquez connaissait les
lieux. Il rédigeait de temps en temps quelques notes
très brèves que lui demandait la rédaction du journal
« parce qu’un rédacteur s’était absenté », et le jeune
homme acceptait pour « rendre service ».
« Ce type est un as »
Mais un autre problème se posait, raconte Zaldivar :
quand le propriétaire du journal, Gabriel Cano, le vit
pour la première fois, il en resta interloqué : non, ce
garçon débraillé ne pouvait pas être « le grand
écrivain » dont lui parlaient Alvaro Mutis et Eduardo
« Ulises » Zalamea Borda, sous-directeur du journal et
écrivain, qui faisaient publier ses nouvelles et ses
articles de presse… Cano lança à Mutis : « Enfin, don
Alvaro, il a peut-être du talent, ce garçon, mais quelle
allure, mon Dieu ! » A quoi Mutis répondit : « Vous n’en
avez pas de meilleur au journal, vous n’en avez jamais
eu un comme celui-ci. »
L’offre de contrat avec salaire de 900 pesos par mois
provenait bien sûr d’El Espectador (le deuxième
quotidien après El Tiempo). Il accepta (« J’en eus le
souffle coupé. Lorsque je le retrouvai, je demandai à
nouveau combien, et il me le répéta : neuf cents », in
Vivre pour la raconter) et il resta au journal. Après
quelques jours de collaboration, le propriétaire appela
son ami Mutis : « Dites, don Alvaro, vous avez raison :
ce type est un as, merci beaucoup. »
« J’aurais dû m’appeler Olegario, le saint du 6 mars
(1927) mais ce nom ne figurait pas sur la liste. » Qui
donc avait crié : « Tiens, don Gabo ! », une apocope
qu’il était le seul à utiliser ? Qui donc accoucha de ce
« Gabo » ? Eduardo « Ulises » Zalamea Borda.
« Rappelez-vous ce nom, c’est "mon vrai père littéraire"
(GGM) et son ‘‘Christophe Colomb’’. » Garcia Marquez en
personne le raconte dans Vivre… : « J’étais arrivé à
Bogota la veille. Le directeur d’El Espectador,
Guillermo Cano, m’appela par téléphone et insista pour
que je lui rende visite. Je le fis (…) Il me prit par le
bras et m’entraîna à une certaine distance de ses
compagnons de la rédaction. ‘Dites-moi, Gabriel, me
dit-il avec une innocence inattendue, pourquoi ne me
rendez-vous pas un bon service : m’écrire un petit
éditorial, juste ce qu’il me faut pour fermer le
journal ? Il écarta le pouce et l’index, d’une distance
représentant à peu près un demi verre d’eau : ‘Pas plus
grand que ça’.
« Plus amusé que lui, je lui demandai où je pourrais
m’asseoir, et il me montra un bureau vide avec, dessus,
une machine à écrire antédiluvienne. Je m’installai sans
poser de questions, me demandant quel serait le thème
qui pourrait leur plaire, et je devais ensuite rester
assis au même bureau, devant la même machine, pour les
dix-huit mois suivants. Quelques minutes après mon
arrivée, Eduardo Zalamea Borda sortait de son bureau,
qui était tout proche, avec une liasse de papiers à la
main. Il s’étonna bruyamment en me reconnaissant :
‘Tiens, don Gabo !’ Il cria presque ce nom inventé à
Barranquilla, apocope de Gabito, et qu’il était le seul
à utiliser. Mais cette fois, cette initiative se
généralisa à la rédaction et on vit même les quatre
lettres imprimées sur le journal : Gabo.
"Je ne me rappelle pas le thème de la note que
m’avait confiée Guillermo Cano (…) Je la terminai en une
demi-heure, j’ajoutai quelques corrections à la main et
je la tendis à Guillermo Cano, qui la lut debout par
dessus ses lunettes de myope (…) Comme avaient dû le
faire tous ses ancêtres, il apporta par ci par là
quelques corrections et acheva en y ajoutant pour la
première fois la version pratique et simplifiée de mon
nom. ‘Très bien, Gabo’. »
Gabo est donc né ce jour-là, et le prix Nobel qui
survint vingt-huit ans après n’y fit rien : l’apocope se
maintenait. A propos, qu’est devenu Gabito, le diminutif
simple ? « Dès l’instant de ma naissance on m’a appelé
Gabito, et j‘ai toujours eu l’impression que tel était
mon véritable prénom, Gabriel servant de diminutif. » (Vivre…)
( (1)- Les citations (1) dans ce texte sont extraites
de El Viaje a la Semilla/ La biografia, de l’essayiste
colombien Dasso Saldivar (Ed. ABC, Espagne, 1 ère
édition 1997). (2)- Les citations (2) sont du chercheur
français Jacques Gilard, auteur des prologues de 3 des
tomes de G. Garcia Marquez, La Obra periodistica, 1982).