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N O U V E L L E S

La Havane. 23 Octobre 2009

Comment changer le monde à bicyclette
Evo Morales, le dirigeant bolivien, fêtera ses 50 ans lundi prochain. Avec le temps, il est devenu l’un des leaders les plus prestigieux de la scène internationale. A propos de la date de son anniversaire, il s’exclame: «Cela signifie que je suis aussi milicien.»

LUIS BAEZ ET PEDRO DE LA HOZ

LORS de notre première rencontre avec Evo Morales, en 2008, par une nuit froide et paisible de l’hiver austral, l’un d’entre nous, après avoir appris la date de naissance de notre hôte, soit le 26 octobre 1959, fit remarquer: «Ce même jour, à La Havane, Fidel appelait la population à mettre sur pied les Milices nationales révolutionnaires.» Le président bolivien réfléchit un instant puis, après un bref moment de silence, s’exclama: «Cela signifie que je suis aussi milicien.»

Comment changer le monde à bicycletteLe jour de son 50e anniversaire, Evo accomplira sans aucun doute les mêmes tâches que d’habitude. Il se lèvera à quatre heures du matin, règlera les affaires courantes une heure plus tard, et se lancera dans une frénésie de travail qui durera jusqu’à tard dans la nuit.

Il se rendra peut-être en quelque endroit du territoire bolivien pour inaugurer un nouveau chantier, il étudiera la faisabilité d’un projet, il rencontrera des électeurs, il corrigera au besoin certaines directives, il réglera un problème et peaufinera son programme…

Evo Morales est le président de tous les Boliviens depuis janvier 2006. Lors de son premier mandat, il obtint 53% des voix et son élection fut de nouveau confirmée par une écrasante majorité lors du référendum du mois d’août 2008.

Les élections du 6 décembre prochain seront les premières à se tenir sous le régime de la nouvelle Constitution, et aucun candidat ne semble en mesure de battre le président actuel. L’élection d’Evo représente une nouvelle étape pour la Bolivie, où l’accent est mis sur la justice sociale, l’éducation, la santé et de nouveaux projets de société. Evo peut compter sur l’appui de son peuple qui a enfin recouvré sa dignité et le plein contrôle de ses richesses naturelles. Il peut également compter sur les peuples autochtones —aymaras, quechuas, guaranis et une trentaine d’autres communautés amérindiennes— qui, sous son gouvernement, sont sortis de l’ombre et peuvent participer pleinement au projet collectif après avoir été relégués si longtemps dans l’oubli.

Nous avons rencontré le sénateur Antonio Peredo, qui est également analyste politique pour certains médias.

«Il n’y a personne actuellement de vraiment sérieux qui pourrait remplacer Evo, nous a-t-il confié. Du côté de la droite, on propose ni plus ni moins que de revenir en arrière. Leur seul objectif, c’est de retourner dans le giron des Etats-Unis, de voir la DEA s’en prendre de nouveau aux producteurs de coca. Ces gens se disent: c’est bien beau les nationalisations, mais à quoi bon si on n’a pas de capitaux, si c’est pour remettre nos richesses naturelles entre des mains incompétentes et toutes sortes de critiques du genre. L’opposition, en fait, est à court d’arguments. Elle ne peut convaincre la population qu’elle est favorable aux changements en cours, tandis que la population, elle, croit que la meilleure voie, c’est celle du changement, et seul Evo Morales peut l’assurer.»

Mais tout n’est pas aussi simple. Au contraire, la droite multiplie les embûches et les menaces de toutes sortes. Juan Ramon Quintana, le ministre de la Présidence, a bien voulu nous donner son point de vue.

«Lorsqu’on parle de notre ennemi le plus virulent, on doit savoir que cet adversaire n’a pas l’habitude de la transparence politique. Il s’aventure rarement dans une attaque frontale, il est plus astucieux et préfère faire appel à des tiers. Je pense néanmoins qu’on va faire une seule bouchée de nos adversaires, politiquement parlant, car ils sont incapables d’offrir une véritable alternative. Ces adversaires ont perdu la face, ils n’ont pas d’identité propre et n’ont aucun programme électoral original. Leurs seuls arguments sont basés sur de vagues élucubrations, ils s’en tiennent à leur agenda et ils ne nous inquiètent nullement. Ce qui nous inquiète, par contre, ce sont ces autres ennemis de notre révolution. Ce furent d’abord les transnationales, jusqu’à ce qu’on leur coupe l’herbe sous les pieds. Puis, la bataille s’est déplacée sur le terrain politique. Nos adversaires ont alors mis en l’avant l’idée d’une partition du territoire et ils se sont accrochés à ce projet. Ils agissent toujours dans l’ombre, mais on sait qui tire les ficelles. Ils utilisent tous les moyens à leur disposition pour saper le processus en cours. Ils ont fomenté un coup d’Etat civil dans une préfecture du pays puis, forts de cette expérience, ils se sont lancés dans cette aventure terroriste qui vise la partition du territoire. Je pense sérieusement qu’il s’agit d’un suicide politique.»

Quelques jours avant la tenue du Sommet de l’ALBA, à Cochabamba, Evo a reçu un magnifique cadeau d’anniversaire. Fidel a, en effet, écrit une réflexion intitulée «Un prix Nobel pour Evo», dans laquelle il dresse, pour les lecteurs de Cuba et d’ailleurs, un portrait des plus authentiques du leader bolivien et fait ressortir ses nombreuses qualités.

Au cours d’une de nos conversations, Evo nous a révélé qu’il lui arrive de rêver de Fidel. Il s’agit de rêves prémonitoires, affirme-t-il, car c’est ainsi que ses ancêtres lui ont appris à interpréter ces rêves. Puis, à notre demande, il nous explique dans quelles circonstances il a rencontré Fidel pour la première fois.

«C’était à La Havane, en 1992, à l’occasion d’un meeting. Des amis m’ont prêté un peu d’argent pour acheter un aller simple pour La Havane. Mon seul but était de connaître un peu mieux Fidel et ce pays. Pendant cette réunion que Fidel présidait, j’ai fait un court discours d’à peine trois minutes. Je n’ai malheureusement pas réussi à le saluer personnellement, mais j’ai appris par la suite qu’il m’avait remarqué. Le retour au pays a été plus compliqué. On a réussi à me trouver un billet jusqu’à Lima. Je n’avais plus qu’un seul dollar en poche, que j’ai changé pour des soles. Heureusement, un ami péruvien, Juan Rojas, m’a prêté 100 dollars, qui m’ont permis de revenir en Bolivie.»

El la fois suivante? lui avons-nous demandé.

« Par la suite, j’ai rencontré Fidel à plusieurs reprises. C’est un grand frère, un sage qui se préoccupe avant tout de solidarité, de dignité et de justice. Fidel est le plus grand médecin au monde. Il faut voir comment il est préoccupé par la santé de ses semblables. Mais c’est aussi un grand pédagogue. Je dis que Fidel est le Commandant des forces de libération en Amérique.»

A cette époque, Evo était secrétaire aux sports. Il dirigera ensuite les six Fédérations syndicales du Tropique de Cochabamba, ce qu’il fait toujours d’ailleurs. Lorsqu’il fut élu président de son syndicat des producteurs de coca de Chapare, il était toujours sans le sous, incapable même de prendre l’autobus pour assister aux réunions de son syndicat à Villa Tunari.

«J’y allais à bicyclette, nous révéla-t-il. Cela représentait plusieurs dizaines de kilomètres, mais j’en profitais pour réfléchir. Lorsqu’on pédale, les idées surgissent. Je me disais que le monde ne pouvait pas demeurer tel quel, avec une minorité qui possède tout et une majorité qui ne possède rien. Plus je réfléchissais, plus je me disais qu’il s’agissait d’un combat anti-impérialiste.»

Sur la scène internationale, Evo s’est taillé une solide réputation par sa transparence et ses prises de position indéfectibles en faveur des plus démunis et de la Mère Terre. Il a même reçu les éloges de politiciens qui sont aux antipodes de son programme politique, comme ce fut le cas avec l’ex-président des Etats-Unis, William Clinton. En effet, dans une dépêche datée du 16 mai 2006, l’agence EFE rapportait que Clinton, interrogé au cours d’une conférence de presse à New York sur la nationalisation des hydrocarbures et sur la situation politique en Bolivie, répondit: «Si j’étais un mineur bolivien travaillant 60 heures par semaine pour pouvoir nourrir mes quatre enfants, quel avenir aurais-je devant moi? Pour qui croyez-vous je voterais?»

Evo a un autre frère, c’est Hugo Chavez. Et pour Chavez, c’est la réciprocité. A l’occasion de la célébration récente du bicentenaire de l’Appel à libération de La Paz, le président vénézuélien a affirmé:

«Evo me semble plus en forme que jamais, il a les idées plus claires, il sait où il va. Il faut l’appuyer et faire la sourde oreille aux cris de l’oligarchie qui essaie de le diaboliser et de tromper la population chaque jour un peu plus. [...] Unissez-vous avec amour pour construire et jeter les base de la grande Bolivie du 21e siècle.»

Evo est un politicien capable d’émerveillement. Ses principales valeurs sont la franchise, l’honnêteté, l’honneur et le respect des valeurs ancestrales. Il ne supporte ni la vanité ni le mensonge. Il aime s’enquérir de l’opinion des autres avant de prendre une décision. Il nous a exprimé un souhait, un souhait personnel: «Je voudrais que Silvio Rodriguez vienne chanter chez nous.»

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