Leticia Martinez Hernandez / Photo Juvenal Balan
(envoyés spéciaux)
PORT-AU-PRINCE, Haïti.— Cuba a pris d’assaut la Place
du Champ de Mars, celle-là même qui depuis deux mois
accueille des milliers de visages tristes et angoissés.
Car il s’agit bien d’un assaut, d’une déferlante d’amour
et de sympathie venue guérir les blessures de l’âme. Un
geste solidaire sur fond de musique, de rumba
santiaguera, et agrémenté de pitreries, d’acrobaties,
de magie, de pinceaux, de crayons de couleur, de danses,
d’échasses, et des chansons… Le responsable de cette «invasion»?
Le peintre Kcho. Les conquistadors? Les membres de la
brigade culturelle Marta Machado. Leur objectif?
Conquérir le cœur des centaines de Haïtiens qui, ce
matin-là, ont oublié le drame qu’ils vivent pour
retrouver le sourire avec Cuba.
L’horloge
marquait 10h précises… Tout était fin prêt devant les
jardins du Palais présidentiel en ruines: la police
haïtienne en place, et les barrières installées pour
délimiter l’espace du spectacle. Mais comme l’art ne
suit pas de schéma préétabli, et encore moins les
facéties de Kcho, la brigade de la joie, sans aucune
crainte, est entrée par où on l’attendait le moins. Les
artistes cubains sont allés chercher les spectateurs
jusque sous les tentes et dans les baraques délabrées,
et tous sont passés de la surprise au plaisir lorsque la
joie a envahi la place.
Kensi a été clown hier pour la première fois de sa
vie. Le nez et les joues colorées ont eu raison de la
tristesse de cet enfant, ont effacé le sinistre souvenir
du tremblement de terre qui l’a privé de sa maison.
Comme lui, des centaines d’enfants, mais aussi des
adultes, se sont amusés avec les comédiens montés sur
des échasses, et ont défilé bruyamment sous leurs
longues jambes; avec le clown Cebollita, quand ils se
sont arrosés les uns les autres au pistolet à eau; avec
le magicien Sixto qui faisait disparaître les gourdes (monnaie
haïtienne) et les cartes sous le nez des spectateurs;
avec le groupe vocal cubain Desandann, qui leur a fait
remuer les hanches jusqu’à l’ivresse avec ses chants
créoles; avec les pinceaux de Rancaño; avec les dessins
de Kcho, cet homme qui a révélé à Granma, qu’«il
se sentait heureux d’avoir découvert que le talent ne
vaut rien si l’on ne peut pas le partager avec les
autres».
Sur la Place du Champ de Mars, les Cubains ont offert
de l’art pur à des centaines de personnes. Si bien que,
avec cette idée que partager le talent pour le rendre
bien réel, personne ne s’est étonné d’entendre les
accords du jazzman Yasek Manzano. Ce jeune homme qui a
étudié à Julliard, la prestigieuse université new-yorkaise
de musique, qui s’est produit sur de nombreuses scènes
internationales, débordait de joie hier dans un Haïti
dévasté.
Qu’importe le nom et les lauriers? s’exclame le jeune
Yasek. «Je suis un parmi les autres qui sont venus
offrir leur cœur. Je suis ici pour apporter mon soutien
à travers ma musique, fort de ce que j’ai appris à Cuba.
Je suis tombé amoureux de la brigade. J’étais avec eux
dans les marais de Zapata, et à Guayabal, à l’île de la
Jeunesse… Et Kcho sait qu’il peut compter sur moi.»
Kcho raconte que depuis le 12 janvier, le téléphone
ne cessait pas de sonner. «Les brigadistes, les amis
m’appelaient pour s’enquérir de nos projets, mais le
moment n’était pas encore venu pour nous d’intervenir.
Il fallait laisser les médecins faire leur travail,
soigner, opérer... Puis, notre jour est arrivé, et nous
voilà aujourd’hui ici, où nous sommes venus guérir au
plus vite les blessures de l’âme, car sans cela l’avenir
de ce pays sera compromis pour toujours. Quand est-ce
que je pars? Je n’en sais rien… Je viens tout juste
d’arriver dans ce pays, et je suis ici pour aider.»
Hier, c’était la fête sur cette place, transformée en
un immense camp de réfugiés. Tout semblait irréel, un
mirage du bonheur que nous souhaitons tous pour Haïti.
Même la barrière qui protège le Palais national, y qui
rappelle la ligne de partage entre le luxe et la misère,
paraissait belle lorsque des mains cubaines y ont
accroché les immenses dessins envoyés par des enfants
cubains qui, comme leurs frères haïtiens ont aussi été
frappés par des catastrophes naturelles. Une lueur de
foi, d’espoir, de sourires, s’est levée hier sur le
Champ de Mars, à Port-au-Prince.