Mireya Castañeda
S’ENTRETENIR avec Enrique Pineda Barnet, prix
national de Cinéma 2006, s’avère toujours un véritable
plaisir. Et si le dialogue tourne autour de deux moments
importants de sa carrière, il devient une réelle
satisfaction. Chez lui, dans une atmosphère simple et
accueillante, nous évoquons le Prix Maître de la
jeunesse qu’il vient de recevoir, puis la présentation
spéciale de son film Verde Verde.
Une nouvelle récompense...
Ce prix, que je considère comme le prix de la
reconnaissance, touche en moi une fibre très importante,
ma condition d’enseignant. Réellement, je me suis
toujours senti davantage « maître » qu’autre chose, même
si cela n’a pas été ma vocation consciente. Enfant, on
me destinait à la science, à la médecine ou au sport, ce
qui n’avait rien à voir avec moi. Je me suis éveillé à
la vie artistique. J’ai été acteur, j’ai commencé à
écrire des contes, puis j’ai travaillé pour la radio, la
télévision, et le théâtre, pour aboutir au cinéma qui a
été une sorte de phénomène de décantation.
Je n’avais jamais pensé recevoir ce prix qui a
réveillé le plus profond et le meilleur de moi-même.
Être maître est ce qu’il y a de plus beau dans la vie.
Être maître de la jeunesse a un double aspect : toute ma
vie, j’ai toujours été proche de la jeunesse, car elle a
toujours été pour moi recherche et espérance.
Mais le cinéma s’est emparé de votre vie...
En effet, c’est comme un ouragan qui t’emporte
inéluctablement. Il est certain que le cinéma a à voir
avec tout ce que j’ai été et tout ce que j’ai préféré
dans la vie : mon penchant instinctif de danseur,
d’écrivain et d’acteur. J’ai fait beaucoup de publicité
et je ne le regrette pas, ce fut une grande école
technique. Dans la publicité, j’ai même fait de la
chorégraphie et des jingles, si bien que le cinéma a été
une résultante, et cela me paraît fascinant. Par
ailleurs, j’aime infléchir les lois du cinéma.
En général, je suis plutôt dans la transgression,
c’est un penchant personnel, j’aime désobéir, enfreindre
les règles et les normes. J’ai toujours recherché un
cinéma expérimental ; d’une certaine manière j’étais
prêt à me passer de certaines ressources ; cela je l’ai
appris, non à cause des pénuries, mais parce que j’ai ce
qu’il me faut, je me sens riche dans ce renoncement. En
fait, j’ai besoin de moins d’éléments pour mener à bien
mon projet. Pouvoir renoncer au superflu n’est pas un
sacrifice, au contraire, c’est un enrichissement. J’ai
gagné, j’ai triomphé. Cela convient très bien à notre
situation économique. J’aime faire un cinéma sans
scénographie, sans tout ce qui est complètement
secondaire.
Vous avez terminé Verde verde. Le genre, le sujet ?
Même si je suis au clair avec les genres dramatiques,
je n’ai pu définir le genre de ce film qu’après l’avoir
terminé. Je me rends compte que c’est un thriller, très
rare dans le cinéma cubain, bien que présent dans mon
cinéma : Aquella larga noche (Cette longue nuit) est un
thriller. Verde verde est un thriller psychologique car
toutes les tensions sont de type psychologique, et aussi
sociologique. C’est un film très fort.
Le sujet qu’il aborde, c’est une autre question. Le
sujet est difficile à préciser, même si cela paraît
précis : il s’agit de l’homophobie, mais de là dérivent
d’autres questions, comme le machisme, cette maladie
qu’est la haine, en général les phobies sont des
maladies. La haine est le pire cancer que puisse
éprouver l’être humain. Ce film traite de la haine de
l’amour, une question qui renferme un certain paradoxe.
C’est cela le sujet...
Selon certains de mes proches, c’est mon film le plus
politique, et je leur ai dis : « mais bon sang, je n’ai
pas voulu faire de politique ». Et de me répondre que le
film aborde des questions qui deviennent des questions
politiques. Le film est dur, très fort. Il est fait très
sobrement, je parle des ressources. Deux locations : la
première, un hangar du port converti en loft, comme on
dit en Europe et aux États-Unis, d’un homme qui
travaille comme paramédical sur des bateaux, c’est
pourquoi on lui a cédé cet espace sur le port, et il en
a fait son domicile, construit avec des objets rapportés
de ses voyages, de ses souvenirs.
L’autre location est un bar du port, dans un
sous-sol, un bar louche, où se retrouvent les vestiges,
les graines d’un monde corrompu. C’est un bar dans
n’importe quel port du monde ; cela pourrait être à Cuba
ou non ; cela pourrait être aujourd’hui ou il y a dix
ans, ou dans dix ans. C’est de-là que sont issus les
personnages.
Vous partez de l’art plastique comme dans
L’annonciation…
Le film est raconté du point de vue dramatique et du
point de vue esthétique Rocio Garcia est une peintre qui
se trouve dans le bar : elle invente, elle voit les
situations, elle les peint et ensuite les suit avec son
imagination. Nous voyons à la fois la vision de la
peintre, qui est ce qui pourrait se passer, et ce qui se
passe réellement entre les personnages.
Les acteurs?
Hector Noa, dans le rôle principal, dont on dit qu’il
est mon acteur fétiche. Il l’est parce que c’est un
ancien élève, très brillant ; Carlos Miguel Caballero,
pas très connu à Cuba, mais qui est diplômé de
l’Institut supérieur d’Art et du théâtre El Publico. Il
voyage, mais il vit ici. Il y a un troisième personnage
qui n’est pas conçu en tant que tel, mais comme un
spectre, comme une image latente, une femme séductrice,
que ne voit qu’un seul personnage, et qui est interprété
par Farah Maria.
Toujours la même équipe ?
J’aime travailler avec des amis. À la photographie,
Raul Rodriguez, avec un jeu de caméra de Pablo Massip –
tout le film est tourné caméra au poing – ; à la
direction artistique, Nievés Laferté ; la musique est de
Juan Piñera ; l’édition de Pedro Suarez ; la bande
sonore d’Osmani Olivares ; comme je ne suis pas musicien,
j’ai toujours auprès de moi un regard chorégraphique,
c’est Gustavo Herrera, le même que dans La Belle de
l’Alhambra et L’annonciation, et le disign graphique est
de Rocio Garcia.
Le scénario est de vous. En général, il est vérouillé
?
En effet, j’écris le scénario. En tout état de cause,
je laisse une petite place à l’improvisation, mais
normalement tout est prévu, sans que cela soit un
scénario de fer.
Qu’éprouvez-vous quand on vous dit que certains de
vos films sont des classiques du cinéma cubain?
Je ne sais que répondre. C’est le temps qui fait un
classique. C’est très étrange. Il y a là un vrai
paradoxe : ce qui a été critiqué il y a 40 ans, devient
soudain un classique. Par exemple Soy Cuba.
J’étais le scénariste cubain. L’histoire est de moi,
mais j’ai travaillé en collaboration avec le poète russe
Evgueni Evtouchenko. La charge dramatique est de moi,
mais il y a quelque chose de russe dans le style avec
lequel je n’étais pas entièrement d’accord. J’avais une
bonne communication avec Serguei Orousevsky, le
directeur de la photographie qui allait plutôt dans mon
sens, davantage que Mikhaïl Kalatozov, le réalisateur.
Et c’est dans ce sens que j’ai travaillé avec Carlos
Fariñas, le musicien.
À l’époque, Soy Cuba a été éreinté par la critique,
les autorités. Tout le monde l’a écarté comme un film
maudit. En Union soviétique, on l’a laissé de côté,
personne ne s’y est intéressé. Nos vies, nos cultures
étaient très différentes.
40 ans ont passé. Après la chute du mur de Berlin,
Francis Ford Coppola et Martin Scorcese sont allés faire
un tour dans les pays du camp socialiste, très critiqués
également. Ils vont visiter les studios Mosfilm où ils
trouvent dans les archives une boite sur laquelle est
inscrit : La Cuba. Ils s’intéressent au film et
demandent à le voir par curiosité, car ils se sentaient
plus proches de la culture cubaine que de la culture
russe.
Ils ont vu le film et ils ont fait des commentaires…
Scorcese a dit que s’il l’avait vu plus tôt, son cinéma
aurait été complètement différent, et Coppola l’a porté
aux nues. Finalement, ils ont acheté le film à Mosfilm ;
ils ont réuni des spécialistes et des critiques et l’ont
présenté. Résultat : la critique a conclu qu’il devrait
être classé parmi les dix meilleurs films de l’histoire
du cinéma. Un peu exagéré. Pour moi, aussi bien les
bonnes que les mauvaises critiques sont exagérées. La
façon de voir les films est passionnelle. Nous n’en
avons pas beaucoup profité, mais le film est devenu un
classique.
Il existe un documentaire formidable réalisé par un
Brésilien, Vicente Ferraz, diplômé de l’École de cinéma
de San Antonio de los baños, Soy Cuba : le Mammouth
sibérien, où il fait une sorte de making off du film :
une traduction esthétique qui permet de voir ses valeurs
positives et négatives. Pour moi, le classique, c’est le
documentaire.
Ensuite, Giselle Un film réalisé en 1963 sur
proposition d’Alfredo Guevara, le directeur de l’ICAIC.
J’ai commencé avec une difficulté : je n’aimais pas le
ballet classique, et je l’ai dit à Alicia et Fernando
Alonso qui ont fini par me faire aimer le ballet. J’ai
réalisé un atelier avec toute la compagnie. J’ai eu le
grand privilège qu’Alicia devienne une villageoise
docile entre mes mains, docile et complètement
disciplinée, complètement enchanteresse. Quant à
Fernando, un grand danseur et connaisseur de la danse,
il a été un Hilarion parfait.
Il y avait un paradoxe : faire un film avec Alicia
avec du matériel périmé. Le directeur de la
photographie, Tucho Rodriguez, un photographe
extraordinaire, d’origine espagnole qui vécut de
nombreuses années à Cuba a fait des essais en
laboratoire et a conclu que la pellicule était périmée.
« Le film va sortir avec une couleur laiteuse, une sorte
de brume. » me dit-il. « Nous allons tirer parti de
cela. La brume créera l’atmosphère. » J’avais une
référence, une film du Polonais Kavalerovich, Madre
Juana de los Angeles (Mère Jeanne des Anges), et j’ai
pensé m’orienter vers le noir et blanc. Résultat. Le
film est devenu un classique. Puis ce fut Cosmorama. Un
court métrage artistique de sept minutes, un essai
d’utilisation de la couleur. Il a été présenté à la
Cinémathèque en hommage à Sandu Darie et mis à l’écart
pendant plus de 40 ans. Jusqu’à ce que soudain le musée
Reine Sophie de Madrid, sur les conseils de
conservateurs comme Luisa Marisi, et d’autres, ont
estimé que Cosmorama était le précurseur des
documentaires artistiques. C’est ainsi qu’il est devenu
un classique. C’est plutôt comique…
La Belle de l’Alhambra qui vient ensuite n’est rien
d’autre qu’une façon de résussiter le théâtre musical
cubain. Payer au cinéma cubain la dette envers le cinéma
musical qui, avant même la révolution, a produit
d’excellents films. C’est un film musical avec peu de
moyens, primitif, mais il existe. La Belle… a bénéficié
de conditions exceptionnelles par la qualité de son
équipe de tournage et de sa distribution. Je suis très
fier du résultat, de la présence d’acteurs, comme
Beatriz Valdés, Carlos Cruz, Isabel Moreno, Veronica
Lynn. Le film a eu un grand succès.
Je n’avais pas l’intention d’en faire un classique,
et de plus le mot « classique » me paraît excluant.
J’attends de Verde verde que ce soit un film qui touche
notre âme, c’est un film pour penser, pour éprouver des
sentiments.
Le titre ?
Un de mes élèves m’a dit : « Professeur, vous savez
que ce qui est vert vert mûrit ? » Tout ce qui est trop
vert finit par mûrir. Ce qui veut dire que les extrêmes
se rejoignent.
La sortie dans les salles de Verde verde, qui a été
présenté à la salle Chaplin lors d’une soirée spéciale,
est prévue au mois de février 2012.
D’autres scénarios ? Bolero ?
Bolero a été mesquinement écarté à son époque ; je
n’en garde pas rancœur, mais j’ai une bonne mémoire. Je
ne peux toujours pas le tourner. J’ai un projet inspiré
d’un roman de Rosa Ileana Boudet, Nora@direccion
equivocada. Une sorte d’hommage à la Nora de Casa de
muñecas. Des projets, j’en ai des tas, malgré mes 78 ans.
Chaque fois que je fais un film, c’est le scénario d’il
y a dix ans, enfin, il faut aller plus vite, passer à la
vitesse supérieure.
Enrique Pineda Barnet, un maître du cinéma cubain, a
recommencé à tourner, et il a dans plusieurs projets
dans ses cartons. En avoir la primeur est un privilège,
un moment très particulier.