Le Loquito de René
de la Nuez, une caricature à la dimension historique
Angela Oramas
Camero
L’EXPOSITION de caricatures Fou, moi ? de René de la
Nuez est présentée à la Maison de la presse, dans le
quartier du Vedado. Elle provoque chez le spectateur des
rires, mais aussi la réflexion et même de la nostalgie,
car elle nous ramène aux événements historiques et
sociaux dans lesquelles le créateur a placé son
personnage de caricature le Loquito, qu’il qualifie
comme « son premier enfant espiègle ». 55 années après
sa première apparition dans les pages des quotidiens, le
Loquito voyage aujourd’hui sur Internet, bien au-delà
des frontières de Cuba.
Dans ses paroles d’inauguration, Oscar Zanetti, prix
national de Sciences sociales 2011 devait déclarer : « Lorsqu’à
un moment particulièrement convulsif de la réalité
cubaine, mon inquiétude politique s’est éveillée, je me
suis heurté à ce personnage au strabisme de fou, coiffé
d’un chapeau de papier qui s’ingéniait à parler de
sujets interdits à travers les codes familiers du
langage graphique. »
Plus loin, il ajoute : « Le Loquito de René de la
Nuez est un témoin exceptionnel, une pièce clé de
l’imaginaire de son époque qui s’est révélé
indispensable pour comprendre une certaine dimension de
la réalité dont la nature subjective, enracinée dans le
terrain compliqué de la psychologie populaire, présente
fréquemment de sérieux écueils aux historiens.
« C’est pour cela sans doute que les « aventures »
d’El Loquito constituent une facette à peine étudiée des
circonstances à l’origine de la Révolution cubaine. El
Loquito est un enfant de son temps. À sa parution, en
1957, la dictature imposée par Fulgencio Batista cinq
ans plus tôt, devait faire face à une résistance de plus
en plus violente et vigoureuse. La tyrannie harcelée
avait déchaînée une répression implacable et, elle
utilisa la censure de la presse pour occulter les
progrès de la lutte révolutionnaire […] C’est dans de
telles conditions qu’El Loquito devra livrer bataille.
« Le petit personnage dynamique de René de la Nuez,
avec sa simplicité graphique – à peine 3 triangles
superposés – utilise les ressources symboliques les plus
diverses pour transmettre son message et échapper au
crayon rouge de la censure de l’époque. De même que son
prédécesseur, le « Bobo » (l’Idiot) d’Abela, dont les
noms se ressemblent par leur sens – faire le fou, comme
faire l’idiot, et devenir ainsi intouchable face à la
censure –, El Loquito se sert de l’imaginaire partagé et
de la complicité du lecteur pour accomplir avec succès
son rôle subversif. »
Et de signaler à ce propos : « Mais au-delà de son
immense utilité pour l’"illustation" des textes
d’histoire, la caricature constitue une ressource
extraordinairement agile et éloquente pour capter "l’esprit
de l’époque", cette dimension indispensable de
l’historicité que représentent les consciences – et même
l’inconscient – des hommes et des femmes qui ont été les
acteurs des événements de notre histoire. »
Et de conclure : « Avec le temps, de nouveaux sujets
sont apparus, ainsi que d’autres personnages que René de
la Nuez a façonnés avec l’enthousiasme qu’il avait
insufflé à El Loquito, cet enthousiasme qui le conserve
plein de vigueur et de vitalité […] Le profil change
mais le tracé reste assuré. On le retrouve chroniqueur
exceptionnel avec son Loquito, « costumbriste » à
l’esprit affilé dans Cuba-bici, réflexif et philosophe
dans La piedra en el camino (La pierre sur le chemin),
psychologue perspicace dans Libro del yo (Le livre du
moi). »
À l’approche de ses 75 ans, René de la Nuez, prix
national d’Arts plastiques 2007 et prix national de
l’Humour 2008, souligne que le rêve des caricaturistes
est d’être publié tous les jours, car la caricature
permet de montrer les événements les plus importants.