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D E   L A   P R E S S E   É T R A N G È R E

La Havane. 10 Janvier  2003

L’embargo contre Cuba en eaux troubles
PAR PATRICK MICHAEL RUCKER --Financial Times--

LA HAVANE — Selon l’embargo des Etats-Unis, qu’interdit-on aux Nord-américains de faire à Cuba? Faites un choix : a) vendre des boissons? b) participer à des concours de danse? c) apporter de l’eau propre?

Les options a) et b) ont été mises à l’essai durant la foire commerciale des derniers jours de septembre lorsque 300 commerçants nord-américains ont vendu près de 92 millions de dollars d’aliments, y compris des vins et des boissons, à des acheteurs de l’État cubain et quelques pas de danse du gouverneur du Minnesota Jesse Ventura lui ont valu des éloges dans un cabaret havanais.

James Sabzali aurait pu se joindre à la fête mais une pénalité fédérale comprise dans l’option c) a fait que lui tout comme son patron Bro-Tech de Philadelphie ont été condamnés, en avril dernier, pour avoir vendu des résines purificatrices d’eau à Cuba. Cela est interdit, selon l’embargo.

Depuis que l’embargo a été proclamé, il y a 42 ans, les gens d’affaires des États-Unis arrivent dans l’île de la même manière dont sortent les réfugiés cubains, avec un certain courage et beaucoup de chance. Mais la politique américaine envers Cuba s’est faite plus permissive en cette dernière année et, déjà, les affaires ont laissé le maraudage pour aller droit au but.

Pour les partisans d’une politique dure envers Cuba, le cas de Sabzali est une parabole gênante illustrant jusqu’à quel point l’embargo est devenu quelque chose d’arbitraire et sans objectif. L’infortune de Sabzali a commencé il y a dix ans, quand Bro-Tech l’a engagé pour servir de représentant sur Cuba. Sabzali, qui est un Canadien vivant dans l’Ontario, a fait en sorte de ne pas impliquer la firme.

Rien de très original. L’embargo n’est pas un grand problème pour les grandes corporations nord-américaines qui peuvent envoyer leurs articles par l’intermédiaire de fournisseurs et distributeurs. Quelques-unes des compagnies nord-américaines les plus respectées, telles que General Electric, Microsoft, IBM et Coca Cola sont déjà présentes à Cuba.

Tout allait bien pour Sabzali jusqu’en 1994 quand, selon des sources proches de l’affaire, les rivaux mexicains de Bro-Tech ont avisé le Département du Trésor. La firme était devenue quelque peu cupide, mêlant les comptes cubains avec les ventes ordinaires, et Sabzali fut transféré à Philadelphie en 1996, et une procédure tenace a conduit à sa mise en accusation en mai dernier.

Ironiquement, le succès du procès a porté ombrage à l’image de l’embargo. Lorsque vous entendez un homme politique parler de l’efficacité de l’embargo, songez à ceci : les commerçants nord-américains peuvent vendre des médicaments, de l’équipement médical, des aliments et des produits agricoles, y compris les desserts Little Debbie, des chevaux, du contreplaqué et du coton. Un citoyen américain qui désire voyager à Cuba peut le faire légalement sous le simple prétexte de la recherche ou de l’intérêt culturel ou, tout aussi facilement, en trompant l’interdiction de voyager avec un arrêt dans un tiers pays. Au lieu de prétendre que l’embargo est un succès, ceux qui détestent Castro feraient mieux de donner la preuve qu’il existe encore.

La récente foire commerciale de La Havane a été un triomphe pour les intérêts nord-américains qui sont arrivés à une exemption de l’embargo en ce qui touche les aliments et l’agriculture il y a deux ans. Face au stand de nourriture dans le style des années 50 du géant de l’agriculture nord-américaine Archers Daniels Midland, Pedro Alvarez, président de la firme importatrice Alimport, a scellé l’achat de 9,7 millions de dollars de riz avec le président de la firme, G. Allen Andreas. Lorsque le contrat a été signé, Fidel Castro lui-même a paraphé l’entente avec l’engagement de ce que «maintenant, ils ont ma garantie personnelle».

Ces scènes de cordialité ont dû mettre en colère Otto Reich, un sous-secrétaire d’État qui se charge de la politique cubaine de Bush. Mais il manque le pire. L’automne dernier, la Chambre et le Sénat ont approuvé séparément deux mesures pour désactiver l’embargo cubain. La première aurait révoqué effectivement l’interdiction des voyages touristiques. La deuxième aurait permis les prêts privés sur les ventes agricoles à Cuba qui sont jusqu’ici interdits.

Le printemps prochain, on verra tous ces pas contre l’embargo, et davantage, sur le bureau du président. Ce qui est plus déconcertant pour la Maison-Blanche, ces mesures amèneront probablement plusieurs Républicains qui étaient loyaux à s’interroger sur la sagesse de l’embargo.

Dans le calcul de la politique extérieure nord-américaine, l’exposant cubain a une valeur d’exactement zéro. Malgré la peu sincère hystérie du Département d’État sur le programme cubain d’armes chimiques ou d’appui aux terroristes, devant l’ombre projetée par la puissance militaire nord-américaine l’île antillaise n’est qu’un agneau docile. L’embargo est une tolérance coupable de cette administration et un cadeau extravagant pour les exilés cubains du sud de la Floride.

Pour leur part, les Cubains se sont montrés très habiles en ce qui concerne la façon dont sont gérées les choses à Washington, selon Brian Alexander, un lobbyiste de la Fondation pour la politique sur Cuba contre l’embargo.

Sur les recommandations de conseillers nord-américains, Cuba a acheté des produits agricoles de 34 États dans un effort pour montrer sa bonne volonté et gagner des alliés politiques dans tout le pays. Relâcher les restrictions commerciales est une affaire qui relève du Congrès, explique Alexander.

Les Cubains le comprennent et les membres du Congrès se dirigent à Washington en demandant : si mes électeurs peuvent vendre des fèves de soja à Cuba, pourquoi ne pas vendre des tracteurs?

Et à Washington, le bon sens commence à trouver sa place.

Promouvoir l’embargo est une tâche solitaire et ingrate qui se fait plus difficile alors que le dossier Sabzali, qui était un exemple de l’efficacité de l’embargo, va à contre courant. Un autre des accusés dans l’affaire s’est déclaré coupable d’un délit moindre et on a révoqué la sentence d’un autre ; Sabzali lui-même pourrait être libéré. Sinon il pourrait être trouvé coupable d’un délit qui n’existera plus.

PATRICK MICHAEL RUCKER est le correspondant du
Financial Times à La Havane. 

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