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L’embargo
contre Cuba en eaux troubles
PAR
PATRICK MICHAEL RUCKER --Financial
Times--
LA
HAVANE — Selon l’embargo des Etats-Unis, qu’interdit-on
aux Nord-américains de faire à Cuba? Faites un
choix : a) vendre des boissons? b) participer
à des concours de danse? c) apporter de l’eau
propre?
Les
options a) et b) ont été mises à l’essai
durant la foire commerciale des derniers jours de
septembre lorsque 300 commerçants
nord-américains ont vendu près de 92 millions de
dollars d’aliments, y compris des vins et des
boissons, à des acheteurs de l’État cubain et
quelques pas de danse du gouverneur du Minnesota
Jesse Ventura lui ont valu des éloges dans un
cabaret havanais.
James
Sabzali aurait pu se joindre à la fête mais une
pénalité fédérale comprise dans l’option c)
a fait que lui tout comme son patron Bro-Tech
de Philadelphie ont été condamnés, en avril
dernier, pour avoir vendu des résines
purificatrices d’eau à Cuba. Cela est interdit,
selon l’embargo.
Depuis
que l’embargo a été proclamé, il y a 42 ans,
les gens d’affaires des États-Unis arrivent
dans l’île de la même manière dont sortent
les réfugiés cubains, avec un certain courage et
beaucoup de chance. Mais la politique américaine
envers Cuba s’est faite plus permissive en cette
dernière année et, déjà, les affaires ont
laissé le maraudage pour aller droit au but.
Pour
les partisans d’une politique dure envers Cuba,
le cas de Sabzali est une parabole gênante
illustrant jusqu’à quel point l’embargo est
devenu quelque chose d’arbitraire et sans
objectif. L’infortune de Sabzali a commencé il
y a dix ans, quand Bro-Tech l’a engagé
pour servir de représentant sur Cuba. Sabzali,
qui est un Canadien vivant dans l’Ontario, a
fait en sorte de ne pas impliquer la firme.
Rien
de très original. L’embargo n’est pas un
grand problème pour les grandes corporations
nord-américaines qui peuvent envoyer leurs
articles par l’intermédiaire de fournisseurs et
distributeurs. Quelques-unes des compagnies
nord-américaines les plus respectées, telles que
General Electric, Microsoft, IBM et Coca
Cola sont déjà présentes à Cuba.
Tout
allait bien pour Sabzali jusqu’en 1994 quand,
selon des sources proches de l’affaire, les
rivaux mexicains de Bro-Tech ont avisé le
Département du Trésor. La firme était devenue
quelque peu cupide, mêlant les comptes cubains
avec les ventes ordinaires, et Sabzali fut
transféré à Philadelphie en 1996, et une
procédure tenace a conduit à sa mise en
accusation en mai dernier.
Ironiquement,
le succès du procès a porté ombrage à l’image
de l’embargo. Lorsque vous entendez un homme
politique parler de l’efficacité de l’embargo,
songez à ceci : les commerçants
nord-américains peuvent vendre des médicaments,
de l’équipement médical, des aliments et des
produits agricoles, y compris les desserts Little
Debbie, des chevaux, du contreplaqué et du
coton. Un citoyen américain qui désire voyager
à Cuba peut le faire légalement sous le simple
prétexte de la recherche ou de l’intérêt
culturel ou, tout aussi facilement, en trompant l’interdiction
de voyager avec un arrêt dans un tiers pays. Au
lieu de prétendre que l’embargo est un succès,
ceux qui détestent Castro feraient mieux de
donner la preuve qu’il existe encore.
La
récente foire commerciale de La Havane a été un
triomphe pour les intérêts nord-américains qui
sont arrivés à une exemption de l’embargo en
ce qui touche les aliments et l’agriculture il y
a deux ans. Face au stand de nourriture dans le
style des années 50 du géant de l’agriculture
nord-américaine Archers Daniels Midland,
Pedro Alvarez, président de la firme importatrice
Alimport, a scellé l’achat de 9,7
millions de dollars de riz avec le président de
la firme, G. Allen Andreas. Lorsque le contrat a
été signé, Fidel Castro lui-même a paraphé l’entente
avec l’engagement de ce que «maintenant, ils
ont ma garantie personnelle».
Ces
scènes de cordialité ont dû mettre en colère
Otto Reich, un sous-secrétaire d’État qui se
charge de la politique cubaine de Bush. Mais il
manque le pire. L’automne dernier, la Chambre et
le Sénat ont approuvé séparément deux mesures
pour désactiver l’embargo cubain. La première
aurait révoqué effectivement l’interdiction
des voyages touristiques. La deuxième aurait
permis les prêts privés sur les ventes agricoles
à Cuba qui sont jusqu’ici interdits.
Le
printemps prochain, on verra tous ces pas contre l’embargo,
et davantage, sur le bureau du président. Ce qui
est plus déconcertant pour la Maison-Blanche, ces
mesures amèneront probablement plusieurs
Républicains qui étaient loyaux à s’interroger
sur la sagesse de l’embargo.
Dans
le calcul de la politique extérieure
nord-américaine, l’exposant cubain a une valeur
d’exactement zéro. Malgré la peu sincère
hystérie du Département d’État sur le
programme cubain d’armes chimiques ou d’appui
aux terroristes, devant l’ombre projetée par la
puissance militaire nord-américaine l’île
antillaise n’est qu’un agneau docile. L’embargo
est une tolérance coupable de cette
administration et un cadeau extravagant pour les
exilés cubains du sud de la Floride.
Pour
leur part, les Cubains se sont montrés très
habiles en ce qui concerne la façon dont sont
gérées les choses à Washington, selon Brian
Alexander, un lobbyiste de la Fondation pour la
politique sur Cuba contre l’embargo.
Sur
les recommandations de conseillers
nord-américains, Cuba a acheté des produits
agricoles de 34 États dans un effort pour montrer
sa bonne volonté et gagner des alliés politiques
dans tout le pays. Relâcher les restrictions
commerciales est une affaire qui relève du
Congrès, explique Alexander.
Les
Cubains le comprennent et les membres du Congrès
se dirigent à Washington en demandant : si
mes électeurs peuvent vendre des fèves de soja
à Cuba, pourquoi ne pas vendre des tracteurs?
Et
à Washington, le bon sens commence à trouver sa
place.
Promouvoir
l’embargo est une tâche solitaire et ingrate
qui se fait plus difficile alors que le dossier
Sabzali, qui était un exemple de l’efficacité
de l’embargo, va à contre courant. Un autre des
accusés dans l’affaire s’est déclaré
coupable d’un délit moindre et on a révoqué
la sentence d’un autre ; Sabzali lui-même
pourrait être libéré. Sinon il pourrait être
trouvé coupable d’un délit qui n’existera
plus.
PATRICK
MICHAEL RUCKER est
le correspondant du
Financial
Times à La Havane.
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