Prisonniers politiques de l'Empire 
MIAMI 5    

  TEXTE seulement 

D E   L A   P R E S S E   É T R A N G È R E

La Havane. 5 Février  2003

Les États-Unis d’Amérique sont devenus fous
PAR JOHN LE CARRÉ, extrait de The Times

LES États-Unis sont entrés dans une de leurs périodes de folie historique, la pire de leur histoire : pire que le maccarthysme, pire que la Baie des Cochons et à long terme potentiellement pire que la guerre du Vietnam.

La réaction déclenchée après le 11 septembre dépasse tous ce que Osama Ben Laden aurait pu imaginer dans ses rêves les plus répulsifs. Comme à l’époque de McCarthy, les libertés tant enviées des États-Unis se sont érodées systématiquement. La conjugaison d’une presse soumise et des intérêts individuels des entreprises font que le débat qui devrait se produire sur la place publique se confine dans les augustes pages de la presse de la Côte Est.

La guerre imminente a été conçue des années avant que Ben Laden ne se manifeste mais il est celui qui l’a rendue possible. Sans Ben Laden, la junte de Bush serait encore en train d’essayer de donner des explications sur des affaires truculentes. Pour commencer : la façon dont il a été élu; Enron, son favori sans srupules parmi les potentats; son mépris démesuré pour les pauvres du monde, l’écologie et toute une gamme de traités internationaux unilatéralement abrogés. Ils pourraient aussi nous dire pourquoi ils appuient Israël au mépris total des résolutions de l’ONU. Et Ben Laden a balayé opportunément tout ceci. Les Bush sont au-dessus de tout. On nous dit maintenant que 88% des Nord-américains veulent la guerre. Le budget de défense des États-Unis a été augmenté de 60 millions de dollars pour atteindre 360 millions de dollars. Toute une splendide génération d’armes nucléaires est en marche, on peut dorénavant respirer tranquillement. Combien de temps la guerre va-t-elle durer, s’il vous plaît? Quel sera le coût en vies nord-américaines? Combien cela coûtera-t-il au contribuable? Quel sera le coût (sachant que la majorité des 88% sont des gens parfaitement honnêtes et humains) en vie irakiennes?

La façon dont Bush et ses collaborateurs se sont arrangés pour détourner la colère nord-américaine vers Ben Laden et Saddam Hussein est un des plus grands tours de magie de l’histoire en matière de relations publiques.Mais ils se sont fait avoir. Une enquête récente révèle qu’un Américain sur deux pense que Saddam Hussein est responsable de l’attentat du World Trade Center. Mais l’opinion publique américaine n’est pas seulement trompée. Elle est aussi intimidée, maintenue dans un état d’ignorance et de peur. Cette névrose soigneusement orchestrée peut porter Bush et ses camarades conspirateurs facilement jusqu’aux prochaines élections. Ceux qui ne sont pas avec Bush sont contre lui. Pire, ils sont avec l’ennemi.

La sérénade religieuse pour envoyer les troupes nord-américaines au champ de bataille est peut-être l’aspect le plus malsain de cette possible guerre surréaliste. Bush met souvent Dieu sur le tapis. Dieu a des opinions politiques très particulières. Dieu a désigné les États-Unis pour sauver le monde de la façon qui conviendra aux États-Unis. Dieu a désigné Israël comme le lien de la politique des États-Unis au Proche-Orient et quiconque oserait s’opposer à cette idée est : a.un antisémite, b.antiaméricain, c.est avec l’ennemi, d.est un terroriste.

Dieu prend des mesures qui font peur. Aux États-Unis , où tous les hommes sont égaux à ses yeux, mais peut-être pas entre eux, la famille Bush compte un président, un ex-président, un ex-chef de la CIA, le gouverneur de Floride et un ex-gouverneur du Texas.

Quelques références? George W. Bush, 1978-84 : haut dirigeant de l’Arbusto Energy/Bush Exploration, compagnie pétrolière;1986-90 : haut dirigeant de la compagnie pétrolière Harken. Dick Cheney, 1995-2000 : haut dirigeant de la compagnie pétrolière Halliburn. Condoleeza Rice, 1991-2000 : haute dirigeante de la compagnie pétrolière Chevron et ils ont donné son nom à un pétrolier. Et ainsi de suite. Mais aucune de ces associations n’affecte l’intégrité du travail de Dieu.

Pour être membre de l’équipe, il faut croire au bien absolu et au mal absolu, et Bush avec l’aide de ses amis, de sa famille et de Dieu est là pour nous dire qu’est-ce qui est quoi. Ce que Bush ne nous dira pas, c’est pourquoi nous allons faire la guerre. Ce qui est en jeu, ce n’est pas l’axe du mal mais le pétrole, l’argent et des vies. La disgrâce de Saddam vient de ce qu’il assis sur la seconde plus grande réserve de pétrole du monde. Bush le veut et celui qui l’aidera à y arriver recevra un morceau du gâteau. Et celui qui ne l’y aidera pas n’aura rien.

Bagdad ne représente pas actuellement un danger réel pour ses voisins et aucun pour les États-Unis et la Grande-Bretagne. Ce qui est en jeu, ce n’est pas une menace militaire imminente ou terroriste sinon l’impératif économique de croissance des États-Unis. Ce qui est en jeu, c’est la nécessité pour les États-Unis de démontrer leur pouvoir militaire.

L’interprétation la plus charitable, concernant Tony Blair, est qu’il a cru qu’en montant le tigre, il pourrait le dominer. Il n’a pas pu. Au contraire, cela lui a donné une fausse légitimité avec une voix faible. Je crains maintenant que ce même tigre ne l’accule dans un coin d’où il ne puisse sortir.

C’est vraiment risible que personne dans l’opposition britannique ne puisse mettre donner une claque à Tony Blair lorsqu’il parle de façon insensée. C’est cela la tragédie britannique, la même chose qu’aux États-Unis : quand nos gouvernements se dédisent, mentent et perdent toute crédibilité, l’électorat baisse les bras et regarde simplement ailleurs. La  plus grande chance de survie personnelle de Blair serait que, à la dernière minute, la protestation miondiale et un improbable enhardissement des Nations Unies forcent Bush à ranger son revolver.

Le pire pour Tony Blair serait que, avec ou sans l’ONU, il nous entraîne dans une guerre qui aurait pu être évitée s’il y avait eu une volonté de négocier énergiquement; une guerre qui n’a pas été débattue plus démocratiquement en Grande-Bretagne qu’aux États-Unis ou qu’à l’ONU. De cette façon, Blair compromet nos relations avec l’Europe et le Moyen-Orient pour les décennies à venir. Il aura coopéré à donner lieu à d’imprévisibles représailles, à susciter l’inquiétude dans la sphère nationale, et le chaos régional au Moyen-Orient. Le parti d’une politique extérieure éthique sera le bienvenu. Il existe une sortie intermédiaire mais assez délicate : Bush mène ses plans belliqueux sans l’approbation de l’ONU et Blair se maintient à l’écart. Adieu les relations spéciales.

Je me sens rabaissé quand j’entends mon premier ministre utiliser des sophismes pour justifier cette aventure coloniale.

Son angoisse réelle sur la terreur est partagée par tout homme sensé. Ce qu’il ne peut expliquer, c’est comment concilier un assaut mondial contre Al Qaeda et un assaut territorial contre l’Irak. Nous sommes engagés dans cette guerre, si elle a lieu, pour préserver nos relations spéciales, prendre la part qui nous revient du butin pétrolier et après toutes les mains serrées à Washington et à Camp David, Blair n’aura plus qu’à se montrer à l’autel. 

JOHN LE CARRÉ est un écrivain britannique.

                             IMPRIMER CET ARTICLE


Directeur général: Frank Aguero Gomez / Directeur éditorial: Gabriel Molina Franchossi
HÔTE: Teledatos-ICCC. Internet Cubaweb Communications Corporations. http://www.cubaweb.cu/
SUR CUBAWEB: http://www.granma.cu/

E-mail | Index | Español | English | Português | Deutsch | Italiano | MAGAZINE
© Copyright. 1996-2003.
GRANMA INTERNATIONAL. Tous droits réservés. / Edition numérique. Cuba.

Retour en haut de la page